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Au nom de la Loi & et de l'Ordre

Chapitre 1

Date : 2364

Lieux : Café de Spirès

Le Café-taverne de Spirès fut un lieu très prisé dans les années 2363 - 2368, pour la simple raison qu’une fois les problèmes engendrés par Goldar résolus la paix sembla se réinstaller au creux des conversations. Et quoi de mieux qu’une fournée de fabulistes doucettement alcoolisés pour maintenir l’ambiance dans le lieu convivial ? Je dirais même le lieu familial car il n’était pas choquant de croiser des enfants dans ce lieu, souvent présents quand une histoire se racontait, et qui adoraient ça !
Comme chaque soir au soleil couchant la taverne tournait à plein régime, les ragots allaient bon train et les enfants étaient bien actifs, accompagnés de leurs parents détendus. Entre deux verres de Rubis, la boisson aux tons rouges la plus appréciée du continent, de vieux messieurs accompagnaient l’histoire d’un bélier de notes de guitare et de cromorne, mais à l’autre bout du café, là où les gens ne se pressaient pas, une autre histoire allait se raconter. Un spirelien barbu ayant autant de cicatrices que son âge, soit un peu moins de trente, discutait avec son seul ami de la ville : un menuisier qu’il avait rencontré dans la taverne. Le spirelien était un parfait inconnu pour les autres, au pire une arabesque dans le paysage, toujours discret, toujours humble, et il ragotait avec le menuisier éclairé par l’astre solaire rougeâtre. Lui qui était dans l’ombre du mur porteur s’expliquait :
-Tu me connais bien à présent, hein ?
-Oui, plus ou moins, mais tu devrais t’ouvrir davantage au monde.
-Ça se voit que tu ne sais pas tout sur mon compte… c’est un secret si lourd à porter… j’ai besoin d’en parler à quelqu’un de confiance pour soulager ma conscience.
-Je suis secret comme une armoire en ébène, tu peux me dire tout ce qu’il y a.
-C’est vraiment difficile à sup…
Mais le tavernier passant interpella notre spirelien au cœur sombre :
-Vous souhaitez quelque chose ?
-Oui, je veux bien deux Topazes, cet alcool nous aidera à tenir la soirée.
-Oui, il fait froid au-dehors, rien que regarder par les fenêtres donne froid… je vous apporte ça.
Le tavernier reparti, l’autre lui posa la question évidente :
-As-tu commis un crime ?
Le spirelien barbu resta interdit quelques fractions de secondes puis il humidifia ses lèvres avant de répondre :
-La première chose à comprendre, c’est qu’il ne faut pas voir les choses comme cela.
Et sur le soleil à présent caché par les bâtiments le spirelien commença sa longue histoire. Difficile néanmoins de la raconter clairement car le chantier de l’opéra de Spirès, alors en reconstruction, causait beaucoup de nuisances sonores. Mais au vu de l’heure il allait bientôt cesser. Le spirelien s’assura que le menuisier savait de quoi il en retournait quand il contait de criminels numérotés : il s’agissait en fait de militaires recherchés suite à une guerre civile qui eut lieu dans le village d’Ircès. Ce village d’un autre continent, Ezcard, le plus reculé de tous, avait été le théâtre de ce que les spireliens appelèrent « Le Carnage » ou « La Guerre Inutile », un tissu de mensonges sanglant qui se fonda sur la jalousie entre Ircès et une autre ville, Flaucens, à propos de leurs pouvoirs respectifs. Soit, voilà la préquelle de beaucoup de guerres, mais celle-ci trouvait son originalité dans sa futilité. « Je suis n°41. Comprends-tu maintenant ? », murmura le spirelien dans l’ombre :
-Attends, tu es un soldat du Carnage ??? répondit éberlué le menuisier.
-Chut ! Pas si fort ! Veux-tu qu’on m’écharpe ?
-Sans concession.
-Alors soit discret. Je vais tout te raconter...

L’ancien soldat avait été recruté pour le compte de Sice, la capitale du continent Sir, où se trouve aussi Spirès. Il avait agi volontairement, lui, ancien chasseur d’un village de montagne nommé Iceklagen, il s’était dit avec ferveur, non sans naïveté « j’aiderai la population quand elle aura des problèmes, je veux en faire mon destin ». Ainsi il s’était retrouvé dans le 54e escadron de l’Armée du Faucon, autrefois armée de l’air du monde, d’abord comme réserviste puis comme soldat à l’issu de son entraînement. Mais mis à part quelques chats coincés à récupérer et quelques voleurs à ficher à la prison son quotidien restait somme toute normal, et il s’en gratifiait très bien. Sauf qu’un soir d’hiver 2360 son armée le chargea d’une mission bien étrange, un ordre qui la dépassait elle-même. Tous devaient se rendre en urgence, dont lui, alors il prit le strict minimum et quitta sa famille désolé et troublé. Il arriva à la caserne de Sice qui s’étendait face au grand Désert de Lune et découvrit un tel fourmillement ! on chargeait les chariots sur roues qui permettraient le transport des vivres pendant que d’autres révisaient les installations électriques des machines, quant à lui il fut vite pris à part, on lui somma de se délester de toutes ses affaires civiles, on lui fournit des habits et des armes neutres et de série. Pendant ce temps ses affaires étaient traitées par des gestionnaires qui les renverrait à son domicile. Dans la précipitation il fit tomber les photos de sa femme et de son fils. Il fallait partir, comme si la guerre s’était installée !
Il fut rangé dans son escadron pour un conflit dont il ne savait rien, l’ironie est qu’il en sut rien jusqu’à la fin. Angoissé il fut guidé comme sa troupe par un jeune spirelien blond qu’il n’appellera toujours que « sergent ». Les familiarités n’avaient pas de place dans nos armées...
Le sergent les rangea en ordre rectangulaire : 4 lignes de 5 soldats, puis ils marchèrent au pas réglementaire en accompagnant les chariots. Sur la traversée de la ville l’effervescence civile autour d’eux comme l’incompréhension leur donnait envie de pleurer, ils n’osèrent pas regarder les gens et suivirent leur route jusqu’à longer la plage. Au-delà un cordon de miliciens empêchait toute intrusion civile, eux passèrent et restèrent de longues minutes sur la jetée à attendre de nouveaux ordres. Le sergent avait l’air aussi triste que ses hommes, il était encore jeune pour son rang, il fixait des caravelles sans prononcer un seul mot. Ils étaient tous très jeunes, trop jeunes, or l’armée renouvelait enfin ses rangs après les grandes désertions qui avaient suivi la Dixième Guerre de Terreur de 2314. Le niveau de la terreur eut été tel que les rangs militaires dégrossirent constamment jusqu’à l’arrivée de cette génération ambitieuse. Le temps avait réussi à faire retrouver la confiance en l’armée, mais était-ce une bonne chose ? Quatre ans après la réponse se faisait claire... non. Peu avant le coucher du soleil le groupuscule militaire eut l’ordre d’aider le déchargement des chariots mobiles, ils ressemblaient à des grandes cages d’acier chromé, bâtis sur roues et rendus conductibles par une alimentation à la Magie de Foudre, l’une des treize Magies de Bélézia. Les chariots n’iraient pas dans les caravelles, mais le chargement si. Alors à grand-peine le monsieur et son escadron, comme tous les autres, remplirent la caravelle. À la fin il fit nuit et ils retournèrent sur la jetée sans but précis, ils surveillèrent un océan plus calme qu’un rêve, dans l’obscurité, ils restèrent un long moment. Je rappelle que nous étions le 13.Deltera.2360, Deltera étant le dernier mois de l’année bélézienne, autrement dit il faisait moins de cinq degrés sur la jetée. Un soldat stressé voulut ramasser des cailloux épars disposés sur la jetée pour les envoyer dans l’océan mais le sergent, dans son rôle, l’en interdit. Il prôna dans l’angoisse : « restons fidèles aux ordres ». Entretemps, mis à part les escadrons il n’y avait plus d’activité dans le secteur. Et cela dura des minutes et des minutes. Le sergent voulait se faire infaillible mais il commença à devenir songeur, ne voyant plus aucun ordre lui arriver. Il finit au bout de seize minutes par lâcher, déboussolé :
-Ce n’est pas normal, ces caravelles ne sont pas les nôtres, où va-t-on être menés ?
-Sergent, allons nous renseigner, quelque chose cloche.
-Non, restons ici, les ordres sont les ordres, j’ai été promu pour mon honnêteté alors je ne faillirai pas.
-Mais il fait de plus en plus froid, sergent !
-J’ai dit que nous resterons ici ! je ne veux pas que l’on se plaigne.
Le spirelien du café se remémorait le sergent formaté par les instances du pays, et lui qui n’avait pas ce statut comprenait avec déficience l’entêtement du sergent ce jour-là : les ordres ou un caprice infantile ? Néanmoins il se mura dans le silence, lui qui devait avoir au moins dix ans de plus, simplement parce que c’était les ordres. Le sergent ordonna le repos en observant ses troupes aux mains qui gelaient à force de rester statiques, et tous s’empressèrent de se les réchauffer. Certains étaient vraiment fébriles et le sergent leur avoua une chose qui leur brisa davantage le cœur :
-Écoutez soldats, je vous dois cela : je ne sais ni où nous allons, ni quand nous reviendrons, mais cela est suffisamment grave pour que nous soyons envoyés nous et non l’Armée de l’Espadon. Alors s’il vous plaît, il va falloir être au maximum de ses capacités pour que tout se passe bien.
-C’est... la guerre, sergent ?? proposa le monsieur à ce moment.
-Je ne sais pas, je n’en sais rien, je suis désolé. Attendez-moi un instant.
Le sergent se retourna vers les lumières de la ville au-loin derrière la plage, sur d’autres jetées stagnaient inertes comme des bites d’amarrage d’autres escadrons. Il demanda si ces derniers avaient reçu de nouveaux ordres mais ce n’était pas le cas. Il revint et réajusta sa veste parce qu’il grelottait sans vouloir le montrer. Soudain l’un des soldats se mit à pleurer, il passa d’un instant du calme à la déchirure, s’effondrant à genoux en gémissant « Ils nous envoient à la mort, ils nous envoient droit à la mort !! ». Le monsieur se demanda si certains d’entre eux avaient des nouvelles qu’ils n’osèrent pas donner mais non. Il ne ressortait de cet immense chagrin que le manque d’une spirelienne à qui le soldat n’avait pas pu dire au revoir, il se terrifiait à l’idée de ne jamais pouvoir revoir son beau visage et sentir à nouveau sa tendresse & son amour. Le monsieur se tourna vers l’océan, lui aussi avait une femme et un enfant, et pourtant il ne se plaignit pas... . C’était là que l’on comprit qu’une grave erreur était en train d’être commise... « Armée de Sice, ils étaient trop jeunes tes soldats ! Ce n’étaient que des enfants qui jouaient à la guerre avec leur joujou en acier inoxydable ! affirma le monsieur à son ami menuisier ».
Le sergent demanda au soldat effondré de se relever, il n’était pas non plus insensible. Le soldat sécha ses larmes froides devant le regard du monsieur et quand il se fut excusé auprès du supérieur, ce dernier lui avoua discrètement :
-Veux-tu partir maintenant ?
-Non, j’ai trop honte, je vais déjà mieux, chef.
-Tu ne feras pas deux jours. Personne ne nous voit, c’est ta seule chance. Dis-moi ce que tu veux faire.
-Vous avez besoin de moi !
-Tu as peur, trop peur, nous ne pourrons pas avoir la peur comme ennemi. Donne-moi ta plaque.
-Excusez-moi sergent, êtes-vous sûr que... ?
-Oui, soldat Banhart, je sais exactement ce que je fais. Allez, soldat Tomen, donnez-moi votre plaque.
Le soldat Banhart, c’était le monsieur. Il se tut et observa le soldat bouleversé rendre la plaque au sergent qui s’exclama : « Ayez peur et c’est la mort pour vous. Je n’ai pas d’ordre précis et je refuse de prédisposer mes soldats à la mort ». Soudain, il jeta le matricule qui s’écrasa au-loin dans l’océan :
-Rentre chez toi, ne te soucie pas de nous, et aime ta femme. Tu ferais un bon artiste, je l’ai vu au long de cette année, ne gâche pas cela et rentre avant que l’on vienne nous chercher. Te voilà à nouveau civil, n’aies pas honte.
-M... merci sergent...
Le sergent fit mine de donner l’ordre au soldat de vérifier de rien n’arrivait, mais l’ex-soldat dont on entendit les pas faiblir ne revient jamais. Et à nouveau le calme emplit la baie. Les soldats avaient les lèvres qui tremblotaient et même le sergent hésitait à parler, de peur de bredouiller à cause du froid qui l’étreignait. Le monsieur s’était adossé à une grosse caisse en bois servant normalement à ramener le poisson, et il attendait en songeant à sa famille. Cela faisait déjà deux heures qu’ils attendaient impatiemment, certains n’en pouvaient plus et des cohortes entières se préparaient à rentrer à la base avant de geler sur place. Et plus la nuit avançait, plus il faisait froid. Minuit approchant le thermomètre descendait peu à peu à zéro degré. Trop tard pour revenir, on aperçut les lampes de torche mobiles bouger aux loin et les faisceaux qui se dirigeaient vers les quais. Les généraux arrivaient près des caravelles alors sans hésitez les régiments se rassemblèrent en un groupe compact pour demander des explications. Le sergent du 54e régiment s’adressa aux généraux humblement mais avec une amertume sous-entendue :
-Pourquoi attendons-nous depuis si longtemps, chefs ?
-Ce sont vos ordres.
-Nous n’avons pas eu cet ordre, chefs !
L’un des généraux s’approcha du sergent, il faisait trois têtes de plus que ce dernier. Il n’hésita pas à jouer de cette influence :
-Cela ne te regarde pas, le sergent ! Nous n’avons pas l’autorisation de vous dire de quoi il s’agit, alors ne pose aucune question. Nous venons de finir une réunion de crise épuisante de trois heures, et ne vous inquiétez pas, vous allez lever pied dans cinq minutes maximum.
Le monsieur grommelait en spectateur en se pensant bien que ces trois heures avaient été passées dans un endroit chaud, et quelle ne fut pas sa tête quand les généraux assurèrent ne pas venir avec eux. Mais encore une fois, que pouvait-il y faire ? Les régiments se séparèrent et le général demanda aux sergents de rassembler leurs troupes en formation, que ce n’était pas une manière de saluer. Le stress, il s’en fichait comme on se ficherait d’un mendiant. Le rang du 54e escadron amputé d’un membre, ça ne passa pas inaperçu. Mais le sergent ne se démonta pas car s’il avouait, c’était directement la porte pour lui ! Alors quand les généraux s’en rendirent compte :
-Je n’ai aucune idée d’où est passé ce soldat.
-Vous étiez bien vingt tout à l’heure, non ?
-L’un de nous, ne vous apercevant pas arriver, est parti à votre recherche, mais il n’est pas encore revenu.
-Tant pis, nous n’avons pas le choix, le départ est dans trois minutes, et vous êtes officiellement un escadron d’attaque. Alors il est inconcevable que vous soyez dix-neuf au lieu de vingt. Tiens, toi, viens ici, tu vas rejoindre le rang du 54e escadron.
-Mais je suis d’escadron de soutien, chef.
-Justement, une personne de moins dans un escadron de soutien, ça a un impact limité.
-D’accord général.
L’escadron 54 revenu au complet, le général s’adressa au sergent en lui prônant, suspicieux : « Si l’on se rend compte d’une désertion, et si tu es associé à cela, comme cela est très grave tu seras dégradé, compris ? »
Le sergent accepta le sermon en gloussant puis on lui dit que l’heure d’emprunter les caravelles était venu. Les marins mirent les échelles d’amarrage sur la jetée et le monsieur monta dans la caravelle. Dans le gel de la nuit d’hiver les matelots allumèrent les lampions et autres torches afin d’éclairer les ponts sombres en ébène et chêne noir. Le départ sonnait alors puisque les échelles furent remontées à bord, et le vent givré fit avancer le navire le long de la jetée.
-À cet instant, toutes mes pensées étaient tournées vers ma famille, expliqua le monsieur au menuisier absorbé par l’histoire.
Les deux spireliens se rendirent compte que leurs verres de Topaze étaient vides, alors le menuisier se leva et partit commander deux autres verres afin de poursuivre la conversation. Le chantier de l’opéra s’était arrêté depuis longtemps et les conteurs étaient passés à une nouvelle histoire de chiens et de chats avec une morale fort bancale que n’écouta pas le menuisier. Il se rassit avec le verre et une chandelle supplémentaire pour éclairer un peu la table. Le monsieur reprit une gorgée avant de continuer...
« Nous errions comme du bétail en transhumance, en route vers l’abattoir... »