Bélézia I

Destins Opposés

Chapitre 1

Dans un temps antérieur

« Tant de solitude... Je l’ai trop de fois ressentie. J’ai été tant rejeté que j’ai eu l’impression d’avoir vécu cent vies... »

GOLDAR

 

 Et maintenant ? Ce fut non plus la première mais la seconde fois où le spirelien aux cheveux d’argent se retrouva évincé, retiré puis fustigé de sa propre société, une société aussi enchaînée par les conventions qu’impitoyable envers ceux qui les outrepassaient. Toute la colère ou le dégoût de l’être exclu ne changeraient rien à la définitive décision : l’exil, que les siens avaient ordonné. Ce spirelien, Goldar Solayre, avait vécu un quart de siècle dans un monde inassorti à ses volontés ou son ambition, il vivrait à présent l’an 2206 hors de ses frontières. 2206, une année du passé, année charnière qui sonna le début de la longue histoire…    
Goldar n’était pas un ange, son histoire était nébuleusement floue et profondément sombre, il avait par ailleurs été mis à l’écart de la société une première fois, via le bagne. Il aurait pu fuir par la suite et vivre en ermite, toutefois le spirelien qui avait appris les arts magiques du Néant durant sa captivité eût espéré retrouver cet espoir de pouvoir « vivre avec eux ». Ce fut ainsi qu’il entérina sa rédemption en s’inscrivant dans l’armée nationale de l’Espadon, aidé par ses talents dans la pratique de l’élément noir. Vite remarqué et sorti du lot des trouffions, il avait pu exercer sa Magie en vue de concevoir des expériences prometteuses capables de terrasser des armées ennemies entières, ou bien qui feraient avancer toute la science et cela dans un futur assez proche ! Hélas, tout avait encore mal tourné : ses expériences à haut potentiel mais trop dangereuses avaient été invalidées, quant à sa fulgurante carrière, elle s’était cassée les dents à la suite d’une violente dispute avec son supérieur hiérarchique et pourtant ancien ami. Tout cela fut suivi d’une brutale démission et d’une spirale infernale qui l’amena à ce jour d’exil. En effet, personne n’avait oublié la longue liste des méfaits qu’il avait commis par le passé ! Jugé deux fois pour les mêmes crimes, assurément. Des crimes sans certitude qu’ils aient tous existé.

Se retrouvant à la fois haï et repoussé, Goldar fut contraint de fuir avant le compte-rendu de la décision qui ne porterait aucun doute : il aurait perdu la raison en observant tous les mauvais yeux braqués sur lui, il serait devenu dangereux pour tous. Ses pas foulèrent le sable beige, la terre rouge, et maintenant l’humus brun ; de longs jours d’errance durant lesquels l’être frustré autant que rancunier se sentait prêt à commettre l’irréparable ! Se donner la mort ? Ce n’aurait été que trop donner raison à la société. Se cacher pour revenir ? Non, mis à part pour vouloir se faire exclure à nouveau…

Un rude automne frappait dans la région. Tremblotant dans le souffle glacé d’un vent puissant entourant les pins, saules et haricotiers d’une forêt méconnue, au sud de son ancien village, Spirès, l’exilé piétinait sans relâche les feuilles humides quand l’idée la plus néfaste qu’il puisse avoir vint l’effleurer… Ce genre d’idées qui lui eut donné envie de commettre d’atroces forfaits autrefois ! Goldar s’assit lourdement sur la racine d’un chêne imposant pour réfléchir, se parlant à lui-même pour oublier sa pesante solitude. La colère le rongeait de l’intérieur et menaçait d’exploser.   

—Je dois le faire, même si je voulais avoir une autre vie : je dois me venger, je le sens au plus profond de moi. Où sont mes bonheurs du passé qu’ils m’ont brisés ?! Un jour, ils devront me les rendre, que ce soit avec leur argent ou leur vie ! Cette rétribution me paraît équitable et bien qu’elle soit brutale, ils devront l’accepter, de gré ou de force, comme j’ai dû le faire ! Ces ignares ne le comprendront jamais et pourtant je maîtrise bien le Néant, je pourrais tout leur apporter, tel un génie. Je voulais briller mais le peuple a choisi de ne pas m’écouter au profit d’un pouvoir politique ridicule, ils m’ont tous accusé… Pourquoi l’a-t-il écouté ? Non, non, non et non ! Je me fourvoie, ils sont complices tous autant qu’ils sont, pauvres comme nantis, ils ne me méritent pas, ils sont coupables ! Ils ne méritent rien avec leurs phrases hypocrites, leur regard discriminant, voilà les lâches ! Ils ne méritent que d’être des esclaves !

Les yeux bleus de Goldar, aux iris sombres autant que la nuit – la couleur des Cristaux de Magie, virèrent illico au noir de jais, soudain entourés d’une émanation de fumée inquiétante. L’exilé se releva vite, poursuivait à demi-voix son monologue, échaudé par ses propres pensées qui le rendaient nerveux. Le voici qui marchait vers un but que lui seul semblait connaître, battant fougueusement la terre qui s’enfonçait sous ses pas :        

—Je ne leur laisserai qu’un seul choix : le pardon ou la mort. S’ils refusent mon offre et survivent, je jure encore une fois d’en faire mes esclaves. Ils me plaisent ces imbéciles du droit à ne narguer avec leur rapport « nexum-nexus » dans leur jargon juridique inintelligible et qui m’échappe encore aujourd’hui ! Peu importe, c’est juste ce que je vais leur faire subir ! De toute façon, ce peuple doit être réformé s’il veut espérer survivre ou le peuple autezard prendra aisément sa place, une place qu’il convoite depuis trop longtemps pour en rester là. Au fond de moi, pourquoi pense-je encore à eux ? Je devrais juste les oublier ! Je suis sûr que d’autres peuples pourront m’accepter même si mon origine est ce qu’elle est ! En attendant…    
Goldar, haineux, en voulait à tout son peuple, or ce n’était qu’une minorité de spireliens qui l’avait poussé à cette terrible vie… Trop tard, bien trop tard ! Sa vocation à commettre des actes néfastes était désormais trop ancrée en lui, elle l’avait englouti et plus aucun retour en arrière ne semblait possible à mesure des minutes qui s’égrenaient. Il marchait encore de son pas incertain, fouetté par les humides branches des saules qu’il ignorait. Le Néant qui sortait de son corps lui troublait le cerveau, le consumant lentement comme une maladie ou un poison. Goldar titubait comme les jeunes pousses d’arbre, à la limite de rompre et de basculer dans une démence intégrale ! Lui, voulant au plus profond de son être se prouver qu’il « maîtrisait » parfaitement le Néant n’en était peut-être pas tant maître que ça. Soudainement, comme pour démontrer qu’il avait tort, il fut pris d’une frénésie irrépressible ! Son corps se mit à rougir, ses veines à enfler, le rendant un instant aussi insensible que la pierre, et dans un brusque accès de rage son poing gonflé vint heurter de plein fouet le tronc d’un « pleureur » pluricentenaire et bien plus résistant que lui ! Son poignet se plia en deux sous la force du coup et il manqua de se briser la main tout entière ! Mesurant son impuissance, instantanément revenu à la raison, Goldar s’agrippa à son poignet tordu en réfrénant ses larmes et ses gémissements, se sentant tout à coup perdu dans la forêt comme dans son esprit. Ses yeux retrouvèrent leur profondeur habituelle et étourdi, il perdit connaissance en s’effondrant avec le corps raide, peut-être aussi raide que l’arbre qu’il avait à peine violenté. Sa tête droite s’enfonça amplement dans le tapis de feuilles jaunes et sèches du sol, la pointe de son nez s’enfouit, elle, jusque dans la couche d’humus qu’il recouvrait. Son corps pris d’un soubresaut d’étouffement finit par se retourner grâce à une pente fortement inclinée, ce qui permit à Goldar de respirer avec son pâle visage tourné vers Léïndra, la lune de Bélézia, plutôt que vers la terre froide et compacte. Le saule pleureur, couché sur lui, donnait l’impression de le protéger des rafales violentes du vent siffleur…

Au lendemain, sous les hululements imaginaires qu’il entendit, Goldar s’éveilla brutalement en expédiant une salve de Néant jusque dans les airs ! Il avait l’air terrifié avec ses cheveux en bataille, agitant son poignet doublé dans l’air comme pour chasser des fantômes. Heureusement le vent avait faibli, le soleil s’élevait lentement en éclairant les cimes hautes, et soufflant de soulagement Goldar se remit faiblement d’aplomb. Sa main couverte de sang séché lui causait une atroce douleur, parfois elle se trouvait saisie de contractions violentes et brèves. Néanmoins, il n’avait pas oublié ce qui l’avait amené ici et ce qu’il comptait faire en traversant les forêts centrales du continent : le voilà certain de son but. Ainsi, il accéléra la marche pour tenter de retrouver en ces lieux hostiles la seule personne en qui il pouvait encore croire, la seule qu’il n’avait jamais croisé dans cette forêt. L’avait-il vraiment « croisée » ? Nenni, à peine l’avait-il entrevue ! C’était durant son évasion spectaculaire de prison il y avait de cela plusieurs années. Une courte scène d’à peine trente secondes restée floue dans son esprit et qu’il voulait éclaircir : en ce temps où il fuyait des cohortes de soldats armés jusques aux dents, il avait aperçu, blessé, la lueur irréelle jaillissant des yeux de cette silhouette qui semblait flotter au-dessus du sol avec grâce et légèreté. C’était la dernière chose qu’il avait aperçu avant de s’évanouir et de se réveiller, étrangement libre. Voilà pourquoi Goldar s’était mis en tête de retrouver cette « personne » que tous les autres fuyaient, pensant qu’il s’agissait d’un magicien corrompu, d’un sorcier de mauvais augure ou bien d’un chamane démoniaque. Là-dessus, même les descriptions n’étaient pas précises… Et rien ne prédisait que la silhouette errait encore dans ces bois.

L’exilé persévérait comme souvent, encore et encore, à fouler cette forêt plus grande que son pays originel. À aucun moment il ne perdait espoir ni n’abandonnait, sa ténacité était chez lui une grande qualité… Au moins, sa solitude lui apportait un grand vent de liberté. Passa l’après-midi puis le soir, Goldar s’obstinait de plus en plus effrontément à traquer la silhouette, hagard, marchant à la fin aussi lentement que les ombres se déplaçaient. Le soleil même abandonna l’idée et rentra se coucher, la lumière quittait donc peu à peu le ciel et les nuages allaient masquer la lune sous peu. À présent Goldar était sur le piémont des Monts Centraux, on lisait dans les roches proches toute l’âpreté qui traînait dans son regard dépité : qui pourrait encore y croire ? Soudain, comme une chance donnée, la persévérance de Goldar fut récompensée lorsqu’il il aperçut une rustique cabane accolée à la falaise rocailleuse ! Le gîte était recouvert de feuillages, coincé par deux arbres densément feuillus, il semblait dessiner une frontière entre forêt et montagne. En effet, au-dessus du plateau surmontant la cabane, rien d’autre qu’un décor de pierres nues battues par les vents d’altitude. Goldar comprit être arrivé à sa destination et cela lui donna la force de marcher jusqu’au huis de bois. Lorsqu’il fut devant, sa force le quitta à nouveau et laissa place à une forte appréhension, assez pour ternir son espoir : on n’observait rien, on n’entendait rien.

Timidement, Goldar toqua à cette porte massive à la peinture écaillée, nulle réponse ne lui fut donnée. Le lieu tant espéré semblait désert. Il fit le tour de la cabane pour regarder les extérieurs délabrés puis soupira, effondré, et commença à faire demi-tour pour réfléchir à ce qu’il allait devenir. Tout à coup, le lourd loquet de fer émit un cliquetis. Goldar, d’abord surpris puis méfiant, se retourna et recula d’un pas vif, attendant que la porte dévoile ce qu’elle contenait. L’ombre de la demeure apparut derrière le huis qui s’ouvrait à mesure et un grand corps, imposant et rustre comme un chêne, se présenta devant ses yeux levés en l’air. Les grands soupiraux émeraude de l’être, scintillants, s’abritaient derrière un visage inexpressif comme la falaise accueillant la cabane… Goldar fut frappé par un souvenir, la vieille réminiscence où apparaissait la silhouette : il était sûr que ce quidam était bien celui qui l’avait aidé, ou du moins sauvé des soldats ! Ce dernier, aussi sentimental que le marbre des cimetières, le fixa sans relâche. De longues secondes durant l’exilé ne sut quoi dire, une sensation oppressante l’envahissait. Au terme des secondes, la grande personne à la longue barbe blême lâcha enfin une phrase pour détruire le mur du silence qui les séparait :

—Toi… Je te reconnais. siffla-t-il avec lenteur.

—Vous vous souvenez ? C’était il y a si longtemps. osa-t-il répondre.

—Bientôt huit ans, déjà. Une courte entrevue sans broutilles ni bavures comme je les aime. Quelle raison t’amène ici ? S’il n’y en a pas, tu peux repartir, je ne te tuerai pas cette nuit-là.

—Je suis venu… Je crois que, comme moi, vous n’appréciez pas les spireliens.

—En effet. Je n’en vois jamais ici… mis à part toi. Cela ne présage rien de bon.

—Je… Je suis venu pour me venger.

—Te venger ? De qui ? De moi ? se mit à grommeler l’inconnu.

Le sceptre qu’il tenait à la main se mit à luire en vert et Goldar recula d’un pas, cognant un tronc qui n’était pas là avant !

—Non ! bredouilla-t-il effrayé.

—Sage décision. Retrait.

Le tronc dans le dos de Goldar disparut d’un coup sec.

—Il semblerait que tu aies perdu un peu du spirelien qui est en toi pour ne pas être venu m’attaquer avec une manière digne de traîtres. Finalement, tu n’es peut-être pas venu me capturer. Tes petits tracas ne me regardent en rien mais passons outre : tu dois avoir une immense motivation pour oser venir t’enfoncer jusqu’ici, au fin-fond de la forêt. Quel est ton nom, jeune, et quand comptes-tu repartir ?

—Goldar. sortit-il faiblement, rattrapé par sa fatigue et sa douleur. Je ne sais pas.

—Tu n’as pas l’air à la redresse. Je n’ai pas envie de te laisser agoniser ici, ça me retomberait dessus… Alors…

La menace imposée par le grand être fit hésiter Goldar, au point de lui faire oublier de répondre. L’hôte reprit pour lui…

—Allez, entre. dit-il avec sa voix qui donnait envie de fuir.

—Merci beaucoup.

Goldar fit lentement les pas reliant l’ermite à lui, puis après avoir gravi une marche et toisé anxieux l’immense être, il se déroba et entra au sein d’une cahute accueillante quoiqu’un peu sombre à cause des fenêtres oblongues toutes poussiéreuses s’y trouvant. Quelle importance pour l’exilé : de timides lumières verdâtres émanaient de plantes phosphorescentes semblant plus vivantes que jamais même si cela n’éclairait guère. Au-delà d’un grand nombre de toiles d’araignées abandonnées, il y avait une petite cheminée de pierre et du mobilier sculpté dans du chêne noir : un matériau très peu utilisé à son époque. L’hôte indiqua du doigt une basse et rustique caqueteuse où s’asseoir et le réfugié s’y effondra presque, malaisé par la chaleur étouffante de l’habitation. Goldar se secoua la tête et osa demander le nom du grand monsieur pour oublier sa douleur :

—Et vous, comment vous appelez-vous ?

—Je ne suis pas familier du « vouvoiement », Goldar, est-ce en rapport à mon âge apparent ? Mon nom est Xándros mais autrefois on m’appelait simplement Xánde. Je te laisse en compagnie d’une amie deux minutes, tu me raconteras ton histoire quand j’aurai guéri ton bras.

Xándros partit à l’autre bout de la pièce où les recettes magiques s’accumulaient en prenant la poussière. Il se saisit de l’une d’elle en soufflant dessus tandis que Goldar songeait à l’étrange sensation d’être en sécurité sans l’être. L’amie du vieux sorcier, une tue-mouche bien utile en forêt, captura sèchement une proie sous ses yeux et il se sentit un peu comme l’insecte. Difficile de penser à ses projets…

Avec une fiole remplie au ras-bord, Xándros revint voir Goldar. Sans s’encanailler avec les protocoles, il appliqua amplement le liquide verdâtre sur son bras. Goldar, happé de géhenne, protesta vivement avant de devoir se laisser faire, trop faible pour riposter. Moins d’une minute après, le cœur encore battant et croyant qu’on avait essayé de le tuer, l’exilé constata consterné que son membre supérieur était intact, invraisemblablement ! Plus une douleur, plus une écorchure, plus cette infamante difformité qui pliait son poignet à soixante-dix degrés !

L’endroit était tout de même trop sombre, Xándros partit allumer la cheminée et éclairer quelques bougies de paraffine couleur crème. Tout de suite après, il prit place sur la chaise qui faisait face à Goldar. On sentait parfaitement la différence de taille…

—Et puis-je savoir pourquoi tu souhaites te venger ?

—Hier encore je n’étais sûr de rien, à présent mon esprit est clair, réfléchit-il. La société m’a rejeté, elle a même essayé de me faire taire. Encore une fois, je n’ai plus de place fixe dans le monde, alors je souhaite…

—Pourquoi n’as-tu pas l’air sûr de ton choix ? cingla-t-il.

—Je le suis. Seulement j’aimerais pouvoir leur imposer un ultimatum afin qu’ils me comprennent et se rachètent.

—Les spireliens ? Pauvre naïf. S’ils t’ont exclu, ils ne reviendront jamais sur leur décision.

—Mais !

La voix du sorcier s’aggrava d’un ton.

—Silence, Goldar. T’es-tu vu, écrasé par la peur ? Tu ne comprends pas même ce dont tu essaies de me parler. Au vu de ton âge, cela me semble logique…

—Mon passé est plus long et lourd que ce que vous croyez. Je sais de quoi je parle ! Vous… Tu n’es guère plus âgé !

—Voyons ! tâtonna-t-il sa longue barbe blanche et douce au toucher. Et quel âge me donnes-tu puisque tu es si malin ?

—Soixante… Peut-être…

—Ne joue pas le modeste, j’en parais bien davantage. Un âge de sagesse et de raison, or là n’est pas le sujet. Si tu as la volonté de te venger, attends-toi à être horrifié par tes propres actes. Et crois-tu y résister ?

Goldar ne broncha pas : il acquiesça les remarques en laissant l’ermite parler.

—Je pourrais tout à fait t’aider, cela me distrairait… finit-il par minauder avec intérêt.

L’ermite caressa son bâton de bois noble à la manière d’un tueur à gage inspectant son pistolet. Il reprit, sec :

—Une condition, cependant : je reste aux arrières-loges. Il s’agit de ta vengeance, pas de la mienne.

—Compréhensible. ne souhaita-t-il pas froisser le solitaire.

—Pose-toi les bonnes questions avant de faire un pas de plus. Quels sont tes points forts et tes points faibles… hum, faibles… Le premier écueil est ce futile espoir que tu nourris encore… Un ultimatum ?

—Peut-être, je…

—Balivernes ! Crois-tu vraiment que leur soumission apaiserait ta colère ? D’autres avant toi y ont trop cru. J’y ai trop cru.

—Arrête, je ne sais pas ! Je suis troublé…

—S’ils refusent, et ce sera le cas, dis-moi donc ce que tu compteras faire…

—On m’a une fois parlé d’une faction autarcique : les autezards. Ils seraient eux aussi en quête d’une vengeance contre les spireliens.

—La faction des « Rebelles autezards ». Les civils autezards sont pacifiques mais il y a des fous de partout. Ne les confonds pas, les Rebelles existent seulement pour la domination d’une terre qui leur a appartenu il y a de ça très longtemps. Apprends ça si ça peut te servir : ces types sont bêtes et facilement influençables, c’est pour cela qu’ils ont perdu la grande majorité de leurs guerres contre les spireliens. Pour quelqu’un d’inexpérimenté, tu n’as pourtant pas l’air si idiot et…

—Fais attention à ce que tu dis de moi ! dit Goldar en se levant à demi d’un élan brusque. Je suis un génie, ne me confonds pas avec eux !

—Rassieds-toi. répliqua placidement l’hôte, sentant la crainte qu’il inspirait.

Même assis, Goldar sembla toujours écrasé par l’angoisse, il préféra tendre l’oreille, ou plutôt le seul organe qui lui obéissait dans l’instant. Le sorcier poursuivit alors qu’il se concentrait sur un sombre grimoire posé dans un recoin sombre :

—Ce sont des conseils, libre à toi de les écouter. Regarde simplement les livres de cette bibliothèque et estime le nombre de siècles de connaissance que j’ai par rapport à toi. Lis, tu en apprendras sur le passé. Les rebelles ne sont pas malins et les manipuler s’avère étonnamment facile. Je peux t’y aider et t’offrir un avantage physique de choix, en effet l’Histoire en fait la bête noire des spireliens comme tu le sais assurément. Lorsque tu te seras emparé d’eux, que tu les contrôleras, tu pourras faire fonctionner ton génie et t’imposer face à tes délaisseurs. N’est-ce pas ta volonté ?

—L’exacte ! Comment y parvenir, je ne sais rien d’eux, Xándros.

—À part ce « génie », il doit bien y avoir quelques points forts dans cette tête, ma foi, bien vide…

—Je n’en sais rien !

—Sans ambition, autant que je t’abatte et mette fin à ta souffrance. Ici tu peux crier que tu es un génie, un surdoué, un « ce-que-tu-veux », d’une part je n’en ai que faire et d’une autre, personne ne peut entendre ta souffrance d’ici !

La cheminée fit une ombre menaçante du sorcier qui s’était relevé.

—Je … J’ai fait l’armée, je sais donc me battre.

—Continue. Ce n’est pas assez.

—Je suis créatif. J’ai longtemps conçu des expériences pour l’armée et pour mon… ce peuple barbare. Le Néant a été la clef de mes réussites !

—Intéressant…

—« Intéressant » ?! Cela signifie que je suis l’un des seuls spireliens à maîtriser la Magie noire et tu trouves cela simplement « intéressant » ? Exceptionnel, oui… Urgh !

L’ombre menaçante du sorcier happa le cou de Goldar qui se retrouva étranglé une fraction de seconde contre sa chaise. Terrifié, il n’osa pas répliquer même une fois que l’ombre fut redevenue normale.

—Voici du Néant, du vrai. Quelle prétention, qu’est-ce que vingt ou trente années dans la maîtrise de l’élément noir ? À mon âge, j’ai encore des progrès à faire pour réussir certaines… missions futures… Alors je ne crois pas encore en ta puissance.

Xándros était lassé de donner ses conseils, comme si la solitude lui avait fait oublier d’être empathique. Au moins ils purent se mettre d’accord sur le fait d’utiliser les rebelles comme outil de vengeance. Goldar ne pouvait pas être sûr d’avoir avec lui un allié alors il chercha tout prétexte passable pour détourner le sujet, se rapprocher, et éviter de recevoir de nouveaux sévices magiques. Xándros, plus coopératif que l’heure précédente fixa la nuit au-travers de la fenêtre et fit un signe pour que Goldar le rejoigne à la rustique table de bois. Éclairé par la lueur du feu, il marcha lentement et s’installa dos à la fenêtre. L’ermite vida une carafe de liqueur de cerise dans deux verres et s’assit en-face, maugréant avec un rictus satisfaisant : « Quelqu’un d’incapable aurait déjà fui… ». Cela sembla être le point de rapprochement pour relier ces deux êtres que beaucoup de choses opposaient. Tendant une miche de pain un peu rance, Xándros se mit à parler avec un air heureux très profondément dissimulé. Depuis combien d’années n’avait-il pas autant parlé à une personne ? Il se lança, conta la provenance de son art magique inégalé qui lui apprit à se servir de la nature comme une source de jouvence pour devenir capable de confondre son apparence et son âge ! En réalité, le vieux mage fêtait ses 298 ans cette année-là, autant d’années de savoir qui le rendait en tout point capital aux yeux de Goldar, au-delà de la terreur qu’il pouvait lui inspirer. L’invité-surprise en soif d’apprentissage voulut en savoir plus, alors Xándros poussa plus loin ses explications durant le maigre repas qui suivit, constitué pour beaucoup de produits champêtres. Loin dans le passé, Xándros fut jeune, cela était difficile à concevoir et le fait que sa trente-septième année fut la pire de son existence aussi. Il fut confronté à une vérité aujourd’hui amémorisée, une vérité donc inconnue de toute la classe populaire spirelienne dont Goldar fit partie. Ce triste fantôme de l’Histoire reflétait l’extermination du peuple de Xándros en catimini, lequel habita dans ces forêts et au-delà d’un fleuve, plus au sud. Selon les dires qu’il formait avec une confiance amenuisée, touchant une amulette avec ses doigts, il expliqua que certains spireliens et même des formes de vies méconnues appelées « Dieux » eussent participé au génocide. Toutefois, cela n’en faisait que des rumeurs infondées aux yeux de Goldar, lequel se trouvant plus distrait par l’étrange amulette à la feuille émeraude et doré que tenait Xándros à son cou que par le récit lui-même. Il se mit à songer qu’il avait peut-être un légendaire santagna en-face de lui, or, il n’osa pas questionner l’ermite sur ce sujet délicat. Peut-être en faisait-il partie, peut-être que non.

Xándros soupira, peu habitué et enclin à parler de son passé à un quasi-inconnu. Il coupa donc court et préféra directement évoquer le dessein de Goldar.

—Que dirais-tu si nous partions à la rencontre des rebelles dès demain ?

—Dès demain ? Connais-tu le chemin ?

—Te moques-tu de moi ? Pourquoi te le proposerais-je sinon… Ce repas est insipide, n’est-ce pas ?

—Voilà des jours que je n’avais pas mangé, ainsi je n’en sais rien mais je n’ai plus faim. Merci.

—Très bien. Je vais te montrer où tu pourras te reposer. Je vais m’occuper de te confectionner de quoi survivre un peu mieux dans la soirée. Inutile de marcher toute la journée, demain, tu comprendras ce que « maîtriser » le Néant veut dire.

—Attends. Et ce grimoire posé sur le piédestal au fond de la pièce ? Qu’est-ce ?

—Un souvenir qui me regarde. Je te conseille vivement de ne pas y toucher. Quiconque approche sa main voit la mort arriver à grands pas. N’essaie pas, c’est un vif conseil. Même si tu survis à la morsure de ma gardienne, tu mourras empoisonné, et c’est foudroyant. Même si tu l’évites, tu ne pourras pas lui échapper. Même si tu tues ma plante et touche le grimoire, ton âme sera détruite sur-le-champ.

—D’acc… D’accord. gloussa l’exilé qui préféra vite oublier ce sournois concentré de Magies de Plante et de Néant.

L’hôte amena Goldar dans la partie troglodyte de la cahute, derrière un cadre de toiles d’araignées. De là, plusieurs pièces tamisées et basses de plafond apparurent à son regard et le rassurèrent. À gauche, par un escalier, on descendait un niveau en-dessous, à droite, par un couloir, on accédait à la chambre du Mage mais aussi à une remise dans laquelle se trouvait un second lit inutilisé. Goldar y prit ses quartiers même s’il n’y avait pas de porte, harassé par les longs jours d’errance et le vent comme le froid qui avaient sévi contre lui. Sous la falaise et sans lucarne, nulle chance pour lui d’apercevoir le ciel et de savoir quand viendrait le prochain jour. De toute façon, au bruit d’un antique sort de Magie d’Ultrason diffusant des chants immémoriaux apaisants, Goldar s’évanouit presque instantanément.

Vint le lendemain. Xándros le réveilla en tapotant de son sceptre sur le sol de pierre et l’interrogea pour savoir s’il se sentait prêt, ajoutant qu’en cas de « oui », il n’y aurait plus de retour en arrière possible. Goldar demeura interdit, bien qu’il se demandât sincèrement ce qui poussait tant le sorcier à l’aider. À la place, il fit montre d’une obstination immuable qui satisfit l’ermite. À la demande du Mage, Goldar sortit devant l’habitation, dans une forêt qui lui parut bien moins menaçante et plus colorée. Il grinça vaillamment des dents, victorieux, et se retourna vers l’hôte qui revint une minute après, doublement armé. Trônait dans sa main droite un sceptre mauve à tête blême, une tête à la courbure presque identique à celle d’une serpe. Les caractères runiques inscrits sur le manche n’avaient aucune origine connue mais invitaient Goldar à imaginer que l’arme avait une très longue histoire. Dormait dans sa main gauche une faux à double-tête, d’un bleu profond comme les yeux de Goldar, imprégnée de Néant et flambante-neuve. Sa longue hampe lui donnait autant de portée qu’une hallebarde. Xándros venait offrir les deux armes à Goldar, émerveillé par la rapidité de conception de la faux. Xándros maugréa un peu plus pour rendre le sceptre, pour une raison inconnue et bien qu’il ne voulût que s’en débarrasser. Goldar leva les deux armes vers le ciel d’un geste ferme pour les observer à la lueur du soleil, et Xándros glissa une phrase derrière son épaule.

—À présent, tu n’es plus un spirelien. Considère-toi comme mort.

—J’en ai conscience. Cette nuit m’a aidé à réfléchir. Me voilà insensible.

—Avais-tu une famille ?

—Avant. Eux aussi, aidés par le temps… Ces grains de sable libres ont été engloutis par la mer de la « communauté ». Je ne leur manque pas et c’est réciproque !

—Je ne te crois absolument pas. Soit, entraîne-toi, ce te sera plus utile que de formuler des métaphores.

—Primo, crois ce-que-tu-veux. Secundo, je fus soldat, les conseils là-dessus ne me seront pas utiles. Je vais faire de ces deux armes mes deux complices : ma faux du désespoir, mon sceptre du maléfice. Avec, je promets d’invoquer le malheur sur mes meurtriers et de leur trancher l’espoir !

—Trop exorable. Ce ne sont pas tes belles paroles qui auront un effet, te dis-je. Te faire fléchir est simple alors si tu veux voir tes souhaits s’accomplir, il te faudra bien plus de fermeté, il te faudra agir ! Ton esprit devra être aussi dur que la pierre de cette falaise ! Dépêchons-nous et partons.

—Attends, je veux savoir une chose. Pourquoi m’aides-tu ?

—Tu n’as pas à le savoir. C’est personnel.

Il était vrai qu’à cette vieille époque, Goldar n’était pas un être monstrueux, c’était un rebut en quête de réponses, il n’y avait que la rage qui le maintenait. C’était le passé. Goldar voulut insister mais il tenait trop à sa revanche pour importuner le mystérieux sorcier.

Xándros enténébra le jour et la lumière du soleil ne perça plus la spirale verticale qu’il avait formé devant eux. Il put prouver à Goldar à quel point il maîtrisait le Néant car grâce à lui, en une fraction de seconde ils quittèrent la forêt et se retrouvèrent dans une steppe luxuriante qui n’avait pas de nom. La « steppe de l’abondance » selon les mots de Goldar qui traversa l’étendue aux milliers de variétés de fruits rouges & jaunes. Leur recherche débutait ici puisque même Xándros ne connaissait pas la localisation « exacte » du camp des rebelles. Il évitait de les côtoyer autant que tout autre peuple. Tout ce qu’il leur fallait savoir était qu’ils se trouvaient dans l’inhabité ouest du continent Sir, qu’ils devaient cheminer jusqu’à la plage puis la longer en direction du nord. Quelque part dans cette immensité, ils trouveraient le bon endroit. Afin de ne pas trop se fatiguer à user de la Magie dans le lieu sauvage, les deux alliés se résignèrent à partir à pied, et comme l’océan était à moins à dix kilomètres seulement ils atteignirent la plage en une heure à peine. Hélas, les nuages bas nés des embruns recouvrirent rapidement la zone et une pluie violente les surprit ! À cet instant et vite détrempé, Goldar comprit qu’il allait en baver pour se faire craindre de tous, lui, l’ex-spirelien largué dans ce nouveau monde avec ses maigrelettes compétences en poche. Tandis qu’il fixait l’océan démonté à sa gauche, Xándros qui comptait les couvrir d’une grande feuille magique leva tout à coup son sceptre de bois ! Le sable boueux sous leurs pieds vibra avant que n’apparaisse un immense panache de fumée à cent mètres. Sans options, ils approchèrent de la source fumante, Goldar anxieux, Xándros impassible. Tous les alentours se mirent à trembler encore une fois : ce n’était pas le tonnerre qui en était la cause. Goldar aperçut une vaste ombre et tout à coup celle-ci s’éjecta du sol qu’elle éventra ! L’exilé fit un pas de recul, moins étonné qu’attendu car dans ses années militaires il avait déjà combattu des entités de taille similaire. L’appréhension passa vite et sitôt la cruelle forme arrachée au sol, formant comme une dune de la même couleur que la plage, Xándros parla à Goldar :

—Un Auroch des Sables ? Je vois que je ne suis pas le seul à savoir suffisamment manier la Magie pour créer ces monstres.

—Tu es donc capable d’en former ! J’ai essayé de nombreuses fois d’en créer sans jamais pouvoir aboutir mes projets ! À deux, nous deviendrons inarrêtables !

La montagne de sable, présumé rempart mobile de la cité rebelle, avançait à lente allure mais droit sur eux, ses magistrales cornes pointées à hauteur de spirelien. Xándros planta son bâton dans le sable et appela les forces de la Plante afin de les aider tous deux. Une série de racines naquit des entrailles de la terre et s’empara des pattes de la créature magique pour la bloquer ! L’auroch vociféra ouvertement en se débattant, il finit ligoté et Goldar, empoignant fièrement sa faux, se mit à sprinter contre elle ! Lancé à vive allure, son premier coup scia en partie l’une des pattes avant, hélas elle reprit sa forme très vite, animée par la Magie de Terre. Goldar dut se jeter et rouler en urgence, les cornes le rasant si près ! Il recula pour se sortir de l’impasse et jeta un coup d’œil en arrière. Dans l’obscurité, Xándros chargeait un globe de Néant. Le nouvel antagoniste réarma sa faux et fondit contre la corne mais la riposte le blessa et l’éjecta à plusieurs dizaines de mètres, près du sorcier. L’auroch détruisit les lianes et se remit à progresser, heureusement, Xándros fit choir le globe de Néant à une vitesse outrageante ! La puissance arracha même l’herbe et lorsque le sortilège frappa l’auroch, celui-ci implosa littéralement en plusieurs millions de grains de silice, la plupart finissant compressés !

Xándros tendit sa longue et fine main veineuse à Goldar et le remit d’aplomb à l’aide d’une fiole jaunâtre et écœurante. Ensuite, au bout de la longue marche, l’averse cessa et le calme revint. En-haut d’une butte de sablons dorés apparut enfin à leur horizon la silhouette d’une magnanime forteresse. Ils étaient arrivés…

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