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Bélézia I

Destins Opposés

Chapitre 2

Les prémisses de la vengeance

Il s’était arrêté de pleuvoir et le ciel chargé se dégageait vite. La forteresse, quant à elle, se faisait plus impressionnante une fois à proximité, elle semblait atteindre les nuages du ciel bleu-gris avec ses tours gigantesques. Sa base très imposante se constituait surtout d’un double-rempart en pierres meulières extraites ou fabriquées à partir de la plage, entièrement ceinturé de dizaines d’anneaux d’acier renforcé pour consolider le tout. Entre les deux rangées de défense se trouvait une épaisse palissade de bois plus haute et couverte de meurtrières : protégeant dans le cas où des projectiles franchiraient la ceinture extérieure, facilitant les ripostes des archers et arbalétriers. Enfin, le fort était lui-même entouré d’une douve d’eau salée créée directement à l’aide de l’océan apposé.

Au centre du complexe, il y avait un donjon de pierre forte qui se situait au-dessus des autres bâtiments et qui donnait, par ses toits d’ardoise noire liée au mortier, une forte sensation d’oppression. Son toit aussi acéré qu’une lame perforait métaphoriquement le ciel.

C’était la première fois que Goldar observait une telle bâtisse alors que Xándros en avait déjà vu d’aussi imposantes là où il vivait étant jeune. Dans tous les cas, il n’était rien du simple camp auquel avaient pu songer les deux Béléziens. Xándros semblait avoir le sourire en laissant partir quelques mots :

— Voici ta nouvelle vie, Goldar.

— Notre nouvelle vie, plutôt.

— J’avais presque oublié ce qu’était une vie avec d’autres personnes.

— Xándros, ne voudrais-tu pas devenir mon mage personnel ? Cela me donnerait l’impression d’être haut placé, ce serait mieux pour acquérir du gallon chez les Autezards.

— « Rebelles » autezards, ne confonds pas, je t’ai dit. Mage ? Après tout... mais n’oublie pas qu’en aucun cas tu n’es mon chef, Goldar.

— Je sais, je sais.

Une fois arrivés face au fossé, l’un des soldats sur le mirador au sommet de la porterie gauche les interpella de voix vive, un sabre brandi pour dissuader :

— Eh, vous ! Partez d’ici, ce territoire n’est pas à vous !

— Territoire ? Ils en sont restés en 1500 ici, Xándros. Écoutez les ogres, nous venons en « paix » !

Goldar traversa une petite palissade et avança jusqu’au début du pont dormant donnant l’accès au fort. Les mains bien en vue, il continua à discourir :

— Nous ne sommes que deux, nous n’avons aucune raison d’attaquer. Calmez-vous, rebelles !

Un autre Autezard placé sur le mirador de la porterie droite se préparait à lui envoyer une fiole d’acide s’il poursuivait la marche, mais Goldar s’arrêta sous la barbacane et attendit une réponse avec Xándros qui l’avait rejoint :

— Vous êtes des Spireliens, nous n’avons pas confiance.

— Nous ne sommes plus des Spireliens, enfin, on ne l’a jamais vraiment été, en revanche, nous connaissons votre haine envers eux et nous pouvons renverser la situation. À vous de voir.

Le silence prit place et sous le signe d’une réflexion profonde, il n’y avait d’audible que le son d’un autour passant dans le ciel. Pendant ce temps-là, les deux Autezards des porteries discutaient vivement sur leur arrivée et n’arrivaient pas à un avis tranché. Par chance, un supérieur marchant sur le corps de garde et les ayant entendu débattre leur demanda le silence : en apprenant la raison du raffut, il descendit par le châtelet d’entrée pour se retrouver sur le pont dormant. Étrangement, il sembla reconnaître Goldar, alors il abaissa son casque puis souleva sa protection intérieure, sorte de cagoule qui lui cachait le visage. Et ainsi, Goldar fut bien surpris ! :

— Ça fait très longtemps Goldar, je pensais que tu avais finalement réussi à t’intégrer. Et finalement, nous revoilà ensemble.

— Elendar Garven ! Quel changement ! Toi, Spirelien, habillé comme un général autezard... Il y a eu un sacré changement.

— Ce fichu à épaulettes ? Oh, pas grand-chose... qui est-ce ?

— Xándros, tu sais, la personne que les ignobles Spireliens voyaient comme le sorcier démoniaque qui hantait les forêts. À trois, nous devrions maintenant être invincibles !

— Tu peux revenir en arrière et abandonner quand tu veux, Goldar, maugréa Xándros, ne le voyant pas encore en capacité de faire crouler la société spirelienne avec son cœur trop bélézien.

— Oui, ne te sens pas obligé de le faire, je peux m’en charger. Contrairement à moi, il te reste de la famille à Spirès, ajouta Elendar.

— Je m’en moque d’elle ! Je...

— Après tout, vieil ami, tu n’as pas fait tout ce chemin si ta volonté faisait défaut, alors nous y arriverons. Allez, entrez, on verra plus tard pour les formalités.

Elendar était une vieille connaissance de Goldar avec laquelle il avait partagé les barreaux puis l’armée durant de longues années, un grand ami, son seul ami. Elendar ordonna qu’on abaisse les armes, puis après avoir traversé le pont dormant amenant à la herse ici ouverte, Goldar et Xándros pénétrèrent avec lui entre les deux remparts. De là, il fallut qu’Elendar fasse abaisser le pont-levis afin de franchir le fossé qui les conduisit enfin au cœur du fort.

L’endroit semblait immense, encore plus que de l’extérieur, c’était un vrai lieu de vie avec de quoi être autonome, et même si l’eau douce ne se trouvait pas ici, à quelques kilomètres du complexe, une rivière sillonnait la plage. L’intérieur du fort se constituait donc des éléments de vie communs aux châteaux forts : quatre petits champs, une bergerie, quatre tours d’angle plus un hourd dans le cinquième qui pointait vers l’océan, et au centre de tout cela une butte artificielle de plusieurs niveaux construite à même le sable et qui comportait toutes les habitations des différents Crulas (Autezards, infanterie de front), soldats autezards d’arrière-garde, sergents, scientifiques, forgerons ou généraux. Enfin au sommet de la butte se dressait le palais du chef autezard.

Après une brève visite, Elendar accompagna ses hôtes dans son logis de général situé en haut de nombreux escaliers de grès sculpté-main : les bâtisses autezardes étaient longues, mais souvent étroites, faites des mêmes matériaux que les tours.

Après avoir ravitaillé ses invités, le général anticipant qu’un plan avait dû être échafaudé en catimini osa questionner Goldar. Ce dernier ne manqua pas de lui faire comprendre ses intentions :

— Tu n’as pas intérêt à le dévoiler ici si je te le révèle, c’est d’accord ?

— Je ne t’ai jamais trahi. Souviens-toi qu’à l’époque, c’est Selphir qui t’a trahi...

— Je le sais ! Maintenant qu’il a ma sœur entre ses griffes...

— Il s’est marié avec, je ne vois pas le problème.

— Mais... !

— Silence ! tonna Xándros. Vous réglerez vos histoires de famille plus tard. Goldar, le plan...

— On compte mettre la main sur les rebelles autezards puis les former grâce au Néant. Une fois entraînés, ils seront enfin aptes à tenir tête aux Spireliens, engrangeant la victoire tant attendue.

— Cela fait quand même deux mille ans qu’ils essaient, ironisa Elendar.

— Ces rebelles sont des incompétents, mais seulement parce qu’ils ne sont pas bien formés. Leurs techniques de guerre ont des siècles de retard à ce que je vois, leur arsenal date aussi. Tous les trois, nous pouvons arranger cela, mais cela prendra beaucoup de temps. Quand tout sera achevé, même si cela prend cent ans, nous vaincrons !

— Cent ans ???

— Moins, je l’espère.

— On sera morts d’ici là.

— Non, pas grâce à Xándros, sa Magie va nous servir à rester vivants ! Hein, Xándros ?

— ...

— Je ne veux pas connaître les détails, reprit Elendar, mais plutôt la manière dont vous comptez vous y prendre avec les Autezards.

— C’est là que le bât blesse...

Chacun prit cinq minutes à songer, après tout ce n’était pas si simple de se faire entendre : si Elendar était des leurs, il n’en était rien de Goldar et Xándros, lesquels risqueraient de faire passer le général pour un traître en tentant de corrompre les Autezards. Elendar eut tout à coup une brillante idée :

— Leur chef est vieux et malade, alors voilà : si nous arrivions à faire un coup de maître en lui montrant qu’on a davantage les moyens de régner sur eux que lui...

— C’est possible. Ils ne connaissent sûrement pas le Néant, faisons-leur miroiter qu’il s’agit de la seule solution pour vaincre. Vu qu’ils ne semblent pas des plus doués, ce sera une affaire aisée.

— Là, je retrouve le Goldar stratège, le même qui avait ordonné et mis en œuvre la mutinerie d’un navire militaire pour nous sauver d’une créature pas très amicale, l’Ea-Adad (ou « Aya-Hadad »), je m’en souviens.

— Je n’ai pas envie de me souvenir de ces passages à l’armée, cela me rappelle qu’avec Selphir, nous fûmes tous trois « amis ». Tu ferais mieux de l’oublier, sinon, tu te rendras « gentil ». Je dois faire de même, Xándros a raison.

— Si vous êtes prêts, nous devrions aller à la rencontre du chef, préconisa le mage.

Ils sortirent du logis et parcoururent la longue allée de grès jusqu’à la place centrale du fort. En face d’eux, le palais. Il était recouvert de draperies guerrières sanglantes, mais hélas ! bien vieillottes, ce qui rappelait crûment leur manque de succès.

Face aux gardes du palais, Elendar fit comprendre que les deux personnes qui le suivaient étaient des invités. Après avoir expliqué l’urgence de la situation, les gardes qui étaient en dessous du rang du général s’écartèrent et laissèrent passer les trois personnages.

Les voilà donc au sein du palais où en revanche la notion de vétusté n’avait pas lieu d’être : tout semblait à la fois précieux et en même temps comme aseptisé, le sol reflétait amplement les vases qui s’irradiaient de mille feux à la moindre once de lumière et les meubles qui semblaient avoir été polis juste avant leur passage... La poussière n’avait tout simplement pas lieu d’être.

Goldar frappa à la massive porte du bureau du chef, un résonnement étourdissant fut entendu dans tout l’étage. Juste après, une voix chétive leur indiqua d’entrer.

Le bruit à l’ouverture fut grinçant pour les oreilles et l’ampleur de l’action fut bien lente à cause du poids des portes. Derrière elles, cet Autezard à l’air apathique et exténué faisait frotter les mains de nos deux invités : il serait si simple de se jouer de lui pour se propulser à la commande de son peuple ! Ce fut donc avec un rictus affirmé que Goldar s’approcha du bureau rempli d’une paperasse jonchée de poussière. Se présentant très brièvement, il voulut assurer au chef qu’un nouvel espoir de conquête arrivait avec eux, grâce à Xándros et lui. Cet espoir était la fameuse Magie du Néant qui, entre ombres, ténèbres et démonisme, était devenue l’adorée de nombre de viles personnes et avait faite bien des dégâts durant les siècles passés.

Le chef ne comprit pas de suite de quoi parlait Goldar, alors il l’interrogea Elendar, perplexe :

— Connais-tu ce « Goldar » ? D’ailleurs, que fait-il ici ?

Enchérissant sur la phrase du chef, entièrement complice avec les deux invités, Elendar éclaircit la provenance de l’être fustigé en n’omettant pas de glorifier de manière globale toutes les actions dans lesquelles Goldar était cité. Xándros restait, lui, en position d’attente près des portes de la pièce.

À la fin de ses longues explications, le chef, après une expectoration rauque causée par sa maladie reprit, suspicieux :

— Et donc, général, si je dois vous croire, le Néant serait la solution à nos problèmes ? Voulez-vous dire que nous pourrions annexer le pays de Sir presque sans aucune perte ?

— Exactement, chef. Nous avons cependant besoin de votre armée, il nous faut la former, l’expérimenter... vous comprenez ?

Réfléchissant un long instant puis se redressant de sa chaise presque en titubant, il se tint au bureau d’une main et annonça :

— Je suis le chef ici... mais je veux bien vous accorder de l’importance si vous me montrez ce mystérieux « pouvoir ».

— Ce n’est pas qu’un simple pouvoir, c’est l’une des treize Magies, c’est un Art ! Très varié de plus, reprit Goldar. Avez-vous une grande salle pour que l’on vous montre un sort ?

— Et dire que ce sont des Spireliens qui doivent eux-mêmes se charger de cette tâche : pour la vengeance ! En effet, nous avons mieux qu’une salle : un laboratoire où vous pourrez exercer tout ceci. Allons-y. Si cela est vrai, nous conclurons une alliance.

Le chef déjà levé se mit en marche en direction de la sortie, titubant faiblement de droite à gauche. Xándros avait déjà quitté le bureau, suivi de Goldar. Elendar, en voyant son chef, hélas par habitude, chanceler, souhaita lui porter assistance, au moins pour le soutenir, mais ce dernier refusa par dignité et tous quatre sortirent du palais.

En déambulant, ils prirent des escaliers sur la droite, à peine plus bas sur une placette de la butte jonchée d’arbres apparaissait ce fameux laboratoire autezard. Un laboratoire ! Ce mot fit soudainement sourire Goldar qui comptait bien pouvoir expérimenter quelque création que ce soit en sa faveur, voire reprendre les expériences sur le temps qu’il menait autrefois. Après tout, il se définissait en génie créateur...

Xándros fut le second à y pénétrer à la suite du vieux chef. À l’intérieur, telle une fourmilière, des dizaines de scientifiques étudiaient avec infinie minutie maints ressorts de la génétique, de la chimie ou de la guérison. Le gérant du fort fit alors, suite à une quinte de toux, stopper les travaux en cours dans la salle pour leur indiquer la démarche qui allait suivre. Tous vinrent se ranger auprès de leur supérieur alors que Xándros prenait place au centre de la salle d’expérience, entre les différentes paillasses et machines mécaniques.

Chez Goldar et Elendar, on priait presque pour que ça fonctionne, mais Xándros étant un maître en la matière, il n’y eut que peu de souci à se faire : brusquement, une immense dépression fuligineuse vint flotter au centre de la pièce, tel un trou noir, faisant s’envoler les feuilles par effet d’absorption de la matière. À cet instant, il stoppa le sort avant que les feuilles des travaux autezards ne s’y détruisent, et là un grand souffle engloba toute la pièce pendant un autre instant.

Tous restèrent béats en voyant ceci de leurs propres yeux, alors qu’ils n’étaient pas du genre à se laisser facilement impressionner. Le chef s’avança vers Xándros plein d’espoir :

— Et vous pensez pouvoir apprendre à tous à se servir de ce grand pouvoir ?

— Non. Il vous faudrait des siècles, dit-il, tournant l’œil vers Goldar, pour maîtriser le Néant et être capable de contrôler un sort tel que celui-ci. Mais si nous concluons une alliance, je peux m’arranger afin de doter les rebelles des capacités néantiques de base. Nous pourrons alors les entraîner, car il n’y a que comme cela qu’ils acquerront de la puissance.

— Dans ce cas, pour notre prospérité... venez, je vais tous les convier sur la place principale. Nous allons conclure le pacte.

Suivis des scientifiques, ils rallièrent tous la place devant le palais alors que les soldats arrivaient peu à peu sur les ordres du chef. Xándros expliquait à Goldar et Elendar qu’ils y étaient presque.

Cinq minutes passèrent, le temps du rassemblement, puis ce fut au chef de faire la déclaration à ceux qui l’ignoraient. Xándros le rejoint et l’Autezard se lança dans de longues explications pour les informer de la découverte, pour eux, de cette Magie aussi destructrice pour les Spireliens que salvatrice pour les Autezards. Quelques dizaines de minutes de tours de parole suffirent et enfin le contrat renseignant tout cela fut signé : les deux antagonistes devinrent conseillers du chef, excepté Elendar qui l’était déjà par son statut de haut gradé.

Pour les deux nouveaux membres des rebelles, il ne se passa rien de très intéressant le reste de la journée, mis à part l’obligatoire visite du lieu : ils passèrent par le grand chemin de ronde couvert qui parcourait tout le fort, puis les tours d’angle, les champs.... Le soir finit par arriver et Elendar leur trouva une habitation parmi ses logis des généraux. La nuit fut très brève.

Une longue ellipse de faits inintéressants prit possession de leur histoire : Goldar faisait à présent entièrement confiance à Xándros, mais il fallait beaucoup de temps au mage pour pouvoir préparer de quoi aider son actuel « ami ». En attendant impatiemment cela, Goldar travaillait beaucoup au laboratoire, expérimentant toutes sortes de choses, comme des prototypes d’armes ou de sorts noirs. L’automne puis l’hiver passèrent.

Xándros avait entre-temps déménagé pour pouvoir préparer ses sorts sur place. Il avait retrouvé dans sa cache forestière un grimoire autrefois interdit, ce même par les santagnas, il l’avait pris avec lui. Il contenait l’Art du Néant et, entre autres sorts sombres, un d’une utilité extrême ! C’était un sort inutilisable pour un non-initié mais qui nécessitait en contrepartie que quelqu’un en soit le cobaye : Goldar. Empli de Néant par le sort de Xándros, il serait ensuite vitalement lié à tous les Autezards du fort, ce qui leur fournirait à tous une partie de ses pouvoirs, comme l’avait indiqué Xándros au chef. En revanche, puisqu’ils seraient liés à la vie de Goldar, s’il venait à s’éteindre, ils périraient tous ! Quoi qu’il en soit, il était peu probable que Goldar reste le même après l’expérience prohibée, car cela affecterait aussi son cerveau. Mais cela, Xándros ne s’en souciait guère, lui qui ne se tenait pas au front de la vengeance l’aidait juste en connaissance de cause, combattre ou se soucier de ses alliés n’avait guère d’importance à ses yeux. Tel était le paradoxe de Xándros, qui estimait que s’il devait en venir à se venger, il en choisirait le moment et agirait seul.

Il en parla à Goldar en lui expliquant qu’il deviendrait ainsi le chef sans condition de tous les rebelles. Sans plus hésiter et ne voyant que le résultat, ce dernier accepta.

Hélas ! Xándros demandait encore du temps pour tout préparer, alors ce fut le printemps puis l’été 2207 qui passèrent, et enfin le mage fut prêt. Entre temps, Goldar, aidé par Elendar, avait bien avancé dans l’expérimentation d’une machine capable grâce au Néant de les transporter en arrière dans le temps, malheureusement lors de la phase de tests, les mauvais calculs provoquèrent la mort d’un Autezard volontaire. Ainsi Goldar voyait pour l’instant ses espoirs de revenir en arrière échouer, il devint plus frustré qu’avant et valida le sort de Xándros le plus tôt possible.

Le soir même, en cette fin d’été, Elendar vint les rejoindre au laboratoire en soutenant le chef autezard, lequel était de plus en plus malade et mourant. Goldar s’allongea sur une table d’opération, prêt à être changé à tout jamais, Xándros était tout aussi prêt, mais il avait auparavant minutieusement sélectionné quels pouvoirs seraient attribués aux Autezards afin que ces derniers ne puissent pas, une fois emplis de Néant, se révolter par leur nombre et leur puissance.

Les paroles solennelles lues depuis son grimoire par Xándros résonnèrent dans le laboratoire, Goldar but ensuite une fiole qui lui permettrait de survivre à l’expérience. Une fois que les autres personnes eurent reculé, le sort sombre vint pénétrer en sa chair, en son esprit, modifiant son for intérieur en consumant tous les espoirs qu’il contenait encore. Ses yeux se mirent à luire, son corps à convulser, il tenta de décrocher une parole parmi les spasmes de son corps, mais nul son ne put sortir. Quand l’effet s’atténua, Goldar sombra dans un coma profond, victime des espoirs qu’il avait fallu lui retirer de force, le rendant quasiment imbélézien(1). Xándros enchaîna avec sa seconde expérience qui elle n’avait d’effet particulier que de lier les Autezards à Goldar, de ce fait, eux aussi sombrèrent dans le coma. Seul le chef autezard bien trop faible ne survécut pas.

Xándros et Elendar se retrouvèrent seuls pendant les trois mois qui suivirent, veillant simplement à ce que tous ne meurent pas. Xándros dut, durant ce temps, concevoir une potion pour sortir Goldar du coma, quant à Elendar il enterra dignement le vieux chef puis veilla sur les soldats endormis jours & nuits.

À l’hiver 2208, tous revinrent simultanément à la conscience.

Goldar avait bien changé, ce fut en réalité comme si sa conscience et son subconscient s’étaient dissociés : la première contenait toute sa rage et sa frustration tandis que le second enfouissait ses souvenirs profonds, ses parents, sa sœur et Selphir, mais plus aucune trace d’espoir. En bref, il n’avait à première vue pas changé, mais ses idées oui.

Il se concerta avec Xándros et lui indiquait que le fort Autezard se trouvait bien trop loin du pays de Sir, il avait raison et cela reflétait bien le manque de jugeote des Autezards, qui sous sa tutelle, lui obéissaient à présent parfaitement.

Mais Goldar était contre lui-même sous la tutelle de Xándros tant que ce dernier ne lui avait pas permis de pouvoir parfaitement maîtriser le Néant. Au moins, Xándros restait libre de maîtriser Goldar même s’il lui avait promis de bientôt le rendre « libre ». Le mage savait que s’il accélérait trop les choses, Goldar se ferait vaincre face aux armées spireliennes par manque de prévention, de concentration et de puissance.

Au cours de ses pérégrinations à la recherche du bon endroit, Xándros seul put librement trouver un lieu où installer l’armée de Goldar. À force de voyager, il finit par dénicher un village à l’écart de tous les autres du pays de Sir, un village qui n’avait pas vraiment de nom, égaré dans ce qu’appelaient les Spireliens le Grand Nord même si le vrai nord du continent Sir était bien plus septentrional (c’est ici le nord du Pays de Sir). Une fois sur place, Xándros se renseigna auprès de la population locale, entre cent et deux cents personnes, c’était très peu pour un village. Hors de toutes lois spireliennes qu’ils fustigeaient, ils vivaient heureux et sans soucis au milieu d’un bois, en retour, les Spireliens les qualifiaient d’anarchistes pour leurs mœurs étranges. Xándros put visiter le village qui se constituait principalement de petites habitations faites de pierres couleur blanc cassé, mais aussi de temples à colonnades, lesquels lui rappelèrent la lointaine capitale santagna dans laquelle il vécut jeune : Livia.

Il put également visiter une immense et oppressante grotte que les personnes isolées avaient creusée à la fois pour y travailler, mais aussi pour tous les rituels qu’ils effectuaient. Parmi les pièces constituant la grotte il y avait donc des salles de sacrifice, des salles d’offrande, des salles de rédemption, ou encore des salles « d’extrême-onction »(2).

Au bout de cette immense grotte se tenait la demeure de leur chef : un palais flamboyant, mais mystique que le peu de Spireliens extérieurs qui en connaissaient l’existence dénigraient en « Palais d’Anarchia » pour faire référence au libre arbitre trop important qui marginalisait ses habitants. Autrement, ce palais restait innommé.

Xándros put converser avec le chef afin de trouver un accord permettant aux rebelles de s’installer non loin du village, dans un « tunnel naturel de roche » à proximité. Il revint au fort en rapportant la bonne nouvelle et indiquait qu’ils s’installeraient là-bas à la fin de l’année. En patientant, Xándros se mit à l’ouvrage pour concevoir avec les forgerons du fort et les prototypes façonnés par Goldar des armes et armures emplies de Néant qui serviraient aux combattants. Quant au nouveau Goldar, il se plaisait à laver le cerveau de ses combattants avec l’assistance d’Elendar, bien que ce dernier ne fût pas totalement en accord avec la démarche. Ce qui restait le plus étrange avec Elendar était qu’il avait simplement fait de la prison pour des vols, il n’avait pas vraiment l’étoffe d’un vil être ! Mais sa lointaine (et malgré tout profonde) amitié avec Goldar le tiraillait pourtant vers cette voie. Il n’avait rejoint les forces autezardes que pour s’écarter des Spireliens, il n’avait pas ce désir de faire souffrir ou de faire mourir des gens comme c’était le cas chez son ami, mais simplement celui de donner une leçon aux Spireliens en montrant qu’il était apte à vivre sans dépendre d’eux.

À la fin 2208, tout fut prêt pour approcher avec discrétion les Spireliens. Tous les habitants du Fort Autezard furent alors transportés par Xándros près du village anarchiste, lequel les rejoint ensuite. Malheureusement, le sombre Goldar ne souhaitait pas simplement cohabiter, et surtout pas avec des Spireliens qui, même marginaux et ne le connaissant pas, restaient des Spireliens ! Sa rage remonta brusquement et il hurla sur Xándros :

— Tu essaies de me faire cohabiter avec ces êtres immondes ?!! Espèce de traître !

— Tu n’as rien à craindre d’eux, ils n’ont rien à voir avec tout ça.

— Tu vas voir le prix que cela te coûtera... songea-t-il, puis : soit, tant pis, tu devrais aller chercher tous tes sorts, grimoires et autres, on s’installe !

— Oui, oui... (prenant à part Elendar) Garde un œil sur lui, il est devenu instable, sûrement un effet secondaire du sort. Je suis de retour dans moins d’une heure pour arranger cela.

— Pas de problème, je l’ai à l’œil.

Xándros s’en alla via son nuage noir et Goldar en profita pour transgresser le conseil de Xándros, ou plutôt pour lui faire payer sa « trahison ». Il lança l’attaque du village sans état d’âme ! Elendar tenta bien de s’interposer pour lui faire reprendre raison, mais il n’avait pas son casque et reçut un coup de poing si puissant qu’il le mit hors d’état sur le sol ! Goldar le laissant là accourut au-devant de son armée ; ils foncèrent ensemble vers le village pour le détruire. Goldar était devenu irrécupérable à partir de cet instant.

À feu, à sang, dans les sanglots et les cris, le voilà qui se fourvoyait la crosse dans une main pour frapper et la faux dans l’autre pour achever ! Et en empruntant le chemin de la grotte, il ressentit et transmit une telle satisfaction morbide que ses soldats tuèrent pour lui jusqu’aux derniers des hommes, femmes et enfants... en ne laissant que désolation et ruine derrière leurs pas obscurs !

Une terreur similaire fut ressentie par les murs de la grotte majestueuse même, une vraie boucherie ! Un carnage qui avança avec l’exilé possédé jusqu’à ce qu’il atteigne le Palais de l’Anarchia. Ouvrant les portes du palais, il rangea la crosse en ne gardant que la faux serrée en sa main droite. Les soldats ne pénétrèrent pas dans le temple, seul lui y entra. Ironiquement, Goldar s’adressa d’une formule étrangère au chef qui, surpris par l’attaque, n’avait hélas rien pu faire :

— Requiem aeternam dona eis, domine! Mouhahaha !!! 1

— Que... que se passe-t-il ?

— Tu vas mourir, c’est tout, je ne veux plus coexister avec des Spireliens.

— ...

Le chef restait pétrifié de terreur sans pouvoir comprendre, à peine eut-il le courage de se lever de son trône. Goldar n’en eut que faire : son bras s’emplit d’une sphère fumeuse de Néant qu’il propulsa droit sur sa cible, lui ôtant et le ciboulot et la vie sur le coup. Après lui avoir subtilisé sa dague en signe de victoire, l’être néfaste posa sa botte sur le cadavre du spirelien raide en s’exclamant toujours d’un cynisme atroce :

— Maintenant je suis un « anarchiste », allez, vire de là, toi !

Au sens où il ne respectait aucune éthique, aucune règle, il l’était en quelque sorte devenu, mais de mon avis de narrateur, je l’aurai plutôt qualifié de barbare...

Quand Xándros revint sur les lieux, il n’en crut pas ses yeux ! Telle avait été la vengeance de Goldar. Il aida Elendar à se remettre debout et le transporta sonné au Palais de l’Anarchia, là-bas, le mage comptait bien en débattre avec Goldar qui se trouvait assis sur le trône avec un regard froid comme le givre :

— Inconscient ! Tu t’en es pris aux mauvaises personnes !

— Il ne fallait pas me trahir, Xándros.

— Je ne t’ai trahi en rien, fou à lier. Ce n’est simplement pas eux que tu devais viser !

— J’ai pu vérifier que mon armée était... prête, ha, haha, hahaha !

— N’oublie pas qui l’a fondée, ton « armée » piteuse.

— Tu retournerais ta veste, mon mage ?

— Je ne suis pas ton mage. En revanche, j’ai le droit de vie et de mort sur toi, tu l’oublies peut-être.

— Si tu décides de me tuer alors, je me battrai contre toi !

Goldar se leva de son trône en brandissant de nouveau sa faux, la hampe dirigée vers Xándros qui ne bougea point. Elendar sonné semblait désemparé, il voulut presque supplier Xándros de ne pas l’abattre alors, le maître de la Magie lui fit comprendre qu’il fallait tout de même le stopper. Il déploya un puissant rayon noir que Goldar, empli d’une démence véhémente, dévia d’une facilité déconcertante. Lequel aliéné répliqua sans effet sur le mage surpuissant, ce qu’il le rendit encore plus haineux. Goldar s’entoura alors de nuées sombres, les yeux noirs comme les abysses dans lesquelles son cœur avait sombré.

Avec sa grande expérience du Néant, Xándros avait anticipé ceci et Goldar fut pris d’une violente crise du fait qu’il ne maîtrisait toujours pas l’élément noir. Xándros se porta au-dessus de lui une fois qu’il eut posé, forcé, un genou au sol. À cet instant, le souffrant être revenu à la frontière de la raison souhaita l’implorer de lui faire maîtriser sa Magie ; or, pour le punir, Xándros lui fit clairement comprendre que :

— Tu n’as pas mérité la maîtrise du Néant, Goldar, j’en repousse l’échéance par ta propre faute !

Une vague d’énergie fuligineuse transperça l’être de haine qui s’effondra sur le sol, inerte et comateux...

Il ne s’agit pas du continent Sir en entier, le « Pays de Sir » désigne la partie du continent où vivent les Spireliens (de Sir), située à l’est du continent.

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(1) Adaptation bélézienne du mot « inhumain ».

(2) Connoté en tant que terme générique, la religion chrétienne ainsi que toutes religions « terrestres » n’existant pas sur Bélézia.

  

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