Bélézia I

Destins Opposés

Chapitre 2

Les prémisses de la vengeance

« J’ai trouvé une nouvelle famille au milieu d’étendues désolées et perdues et j’ai recommencé à vouloir changer mon destin à tout prix... »

GOLDAR

 

 Il s’était arrêté de pleuvoir et le ciel chargé se dégageait vite. La forteresse imprenable se faisait encore plus impressionnante une fois proche, elle semblait tutoyer les nuages du ciel bleu-gris avec ses tours gigantesques hautes comme six étages. À son imposante base se profilait un double-rempart en pierres meulières extraites ou fabriquées à partir de la plage par les autezards. Toute la structure se voyait ceinturée par des dizaines d’anneaux d’acier trempé qui venaient consolider une bâtisse déjà indestructible ! Entre les deux rangées de défenses se trouvait une épaisse palissade de bois plus haute et couverte de meurtrières ! La mort attendait à chaque recoin et rien n’appelait à s’approcher là où les projectiles pourraient franchir la muraille et traverser les corps des deux exilés ! Goldar zyeutait la ceinture de palissades et cherchait d’un air soucieux les archers et arbalétriers tapis. Il marcha devant la douve d’eau salée créée directement à l’aide de l’océan apposé au Fort Autezard en maintenant son regard de biais contre la forteresse. Ce qui lui faisait le plus froid au dos se trouvait au centre du complexe sous la forme d’un sinistre donjon de pierre forte entouré de corbeaux croassants et agressifs. Ils venaient déposer leurs serres affûtées le long des corniches de ce toit plus haut que les autres et couvert d’une ardoise noire, lui aussi acéré comme une lame et perforant métaphoriquement les cieux. C’était la première fois que Goldar observait une telle bâtisse, les pupilles immenses, ce qui contrastait avec un Xándros plus pensif.

—Ne t’arrête pas à l’extérieur des choses. La menace provient souvent de l’intérieur.

Dans tous les cas, il n’était rien du simple camp auquel avaient pu songer les deux béléziens. Xándros conclut par quelques mots qui lui échappèrent spontanément. Il semblait presque avoir le sourire.

—Voici ta nouvelle vie, Goldar.       
—Notre nouvelle vie, plutôt.
—Cela fait si longtemps, j’ai oublié ce que c’était de vivre avec d’autres personnes.       
—Xándros, j’ai une idée : associons-nous ! Avec ta puissance à mes côtés j’aurais l’impression d’être haut-placé et ça m’aiderait à acquérir du gallon auprès de ces sauvages d’autezards.

—« Rebelles » autezards, Goldar ! Me demanderais-tu de devenir ton Mage, ton bras-droit en somme ? En aucun cas tu n’es mon chef : je peux disparaître à chaque moment si tu te moques de moi...      
—Je sais, je sais.         
—Cependant, une tranche de vie différente de l’habituelle pourrait me satisfaire... J’accepte avec réserve, pour un temps limité... Cela te convient ?

Ils parvenaient devant le fossé en discutant lorsqu’un soldat juché sur le mirador au sommet de la porterie gauche les interpella de vive voix, un vieux sabre brandi pour dissuader.

—Eh, vous ! Partez d’ici, ce territoire n’est pas à vous !      
—Territoire ? On se croirait au XVIe siècle, Xándros.

Goldar détourna la tête pour dévisager l’interlocuteur.

—Écoutez l’ogre, nous venons en paix ! s’exclama-t-il sans conviction.
Goldar traversa une petite palissade et avança les mains levées jusqu’au début du port dormant qui donnait l’accès au fort. Ses mains constamment en vue, il poursuivit ses palabres.

—Nous ne sommes que deux, nous n’avons aucune raison d’attaquer. Calmez-vous, rebelles.  
—Boucle-là ! Un pas de plus et...

Un autre rebelle placé sur le mirador de la porterie droite apparut et se prépara à valdinguer une fiole d’acide si Goldar continuait d’approcher. L’exilé s’arrêta sous la barbacane et attendit une autre réponse aux côtés du sorcier qui l’avait rallié.        
—Des spireliens ? grogna l’individu de gauche. Nous n’avons pas confiance.    
—Nous ne sommes plus des spireliens, enfin, nous ne l’avons jamais vraiment été. Nous connaissons et comprenons la haine que vous portez envers eux et nous voulons renverser la situation. À vous de voir...

Un bref silence prit place sous le signe d’une réflexion profonde remplie de chuchotements sournois. La seule chose encore audible restait le bruit d’un autour passant dans le ciel. Pendant ce temps-là, les deux autezards perplexes se trituraient vivement les méninges sans arriver à un avis tranché. C’est alors que l’un de leurs supérieurs promenant sur le corps de garde sembla freiner l’élan guerrier des deux porteries... Il venait d’entendre les dernières phrases et les convoqua discrètement sans se montrer aux deux exilés. Quand il fut mis au courant de l’arrivée impromptue de deux « visiteurs », son œil apparut d’abord derrière une meurtrière, ensuite seulement son visage casqué passa doucement par-dessus la muraille. S’il sembla peu convaincu par les deux arrivants, ses fonctions diplomatiques le poussèrent à descendre par le châtelet d’entrée pour se retrouver à son tour sur le pont dormant. Sa lame argentée luisait sous le timide soleil ennuagé, au cas où, et cela même si les deux inconnus en position neutre ne montrèrent pas d’hostilité. Alors qu’il ne se trouvait plus qu’à six mètres d’eux, il se retrouva face à un spirelien familier, abaissant aussitôt son arme et relevant son casque. Xándros maugréa et sa main noircit à vue d’œil. Soulevant la cagoule qui séchait son visage, l’autezard se dévoila rapidement et Goldar fut alors bien surpris !

—Voilà qui faisait très longtemps, bon vieux Goldar. Je pensais que tu avais finalement réussi à t’intégrer. Et nous revoilà ensemble !

—Elendar Garven ! Toi, spirelien, habillé comme un général autezard... Il y a eu un sacré changement !

—Ce fichu à épaulettes ? Oh, pas grand-chose... Qui est-ce ?        
Xándros daigna écraser de sa main le sort qu’il se préparait à envoyer mais ne se montra pas plus cordial pour autant...

—Je te présente Xándros, le sorcier dont je t’ai parlé à l’armée, celui que les spireliens voient comme un être démoniaque qui hante les forêts. Quels imbéciles ces spireliens ! À trois, nous devrions être invincibles. Ça alors, j’ai peine à y croire...   
—N’hésite surtout pas à revenir en arrière et abandonner quand tu veux, blèche. se désespéra le Mage qui ne voyait en Goldar aucune capacité à faire crouler la société spirelienne avec son cœur bien trop bélézien.

—Les rebelles m’ont en quelque sorte « adopté ». Ne te sens pas obligé d’aller plus loin, vieil ami, nous préparons une vaste offensive. Contrairement à moi, il te reste de la famille à Spirès. ajouta Elendar.
—Et alors ? Je m’en moque ! Je...

—Après tout tu n’as pas fait ce long chemin si ta volonté faisait défaut. Je te connais, nous y arrivons mieux ensemble. On verra plus tard pour les formalités, entrez donc. Drafer, Syliborgg, ouvrez-nous les portes.

Elendar était une vieille connaissance de Goldar avec laquelle il avait partagé les barreaux d’une cellule avant de finir à l’armée avec lui, de longues années durant. Ce n’était pas n’importe qui pour l’exilé : un grand ami d’autrefois, le seul véritable ami qu’il n’avait jamais connu. Celui-ci demanda à ses deux soldats de baisser leurs armes puis après avoir franchi le pont dormant amenant à la herse qui s’ouvrait peu à peu, il pénétra avec les deux voyageurs dans l’immense forteresse. Elendar donna de nouvelles instructions et se fit abaisser le pont-levis afin de traverser le fossé intérieur et d’entrer dans le cœur du fort. Vision surnaturelle, le fort sembla encore plus grand de l’intérieur que de l’extérieur, un monde à part. C’était un lieu de vie entièrement autonome, et même si l’eau douce ne se trouvait pas ici, une rivière sillonnait la plage à quelques kilomètres. Goldar découvrit les différents éléments du fort communs aux châteaux de l’Ère Médiévale : quatre petits champs, une bergerie, quatre fines tours d’angle plus un hourd au bout du pentagone, pointé vers l’océan. Au-milieu de tout cela, non-loin du donjon, une butte artificielle de plusieurs niveaux construite à même le sable comportait toutes les habitations des différentes castes d’autezards : les crulas, c’est-à-dire les fantassins, l’arrière-garde, les sergents, les scientifiques, les forgerons ou encore les généraux. Le sommet de la butte montrait un palais, celui du chef autezard. Ce devait être un véritable monstre de muscles, songea Goldar en observant la cité physique. Pour faire suite à la brève visite Elendar accompagna les hôtes dans son logis de général situé en-haut de nombreux escaliers de grès sculpté-main : les bâtisses autezardes étaient longues mais étroites pour la plupart, faites dans les matériaux des tours. Il s’empressa de ravitailler ses invités avec une liqueur aussi forte qu’un piment et souhaita en savoir davantage sur leur venue. Goldar, son ami malin, avait forcément échafaudé un plan en catimini, comme d’habitude, comme à l’armée, ainsi il osa directement le questionner. Pris au dépourvu et crachotant, la gorge enflammée, Goldar ne manqua pas de lui faire comprendre ses intentions.  
—C’est confidentiel, tu n’as pas intérêt à le révéler ici, d’accord ?

—T’ai-je trahi une seule fois ? Souviens-toi de l’époque, Selphir est celui qui t’a floué...

—Je le sais bien ! Il a même ma sœur entre ses griffes à présent.

—Quel problème y-a-t-il ?

—Il m’a volé la seule famille qui me restait !

—Silence ! tonna Xándros qui sirotait placidement la boisson épicée. Vous réglerez vos histoires de famille plus tard ! Le plan.    

Goldar ne manqua pas de serrer les poings pour contenir son élan de rage et fit tomber son idée avec une forte conviction.    
—Nous allons contrôler les rebelles autezards et les former aux arts du Néant. Une fois entraînés comme de vraies bêtes de guerre, ils seront enfin aptes à humilier les spireliens, engrangeant la victoire que tout le monde attend !

—Cela fait deux-mille ans que la même histoire se répète, au rythme des défaites. Ils « essaient », ironisa Elendar.

—Leur incompétence est due au fait qu’ils ne sont plus à la page. Leurs techniques ont des siècles de retard, leur arsenal date aussi. Aujourd’hui la Magie écrase les armes, et nous venons leur apporter cette bénédiction sur un plateau d’argent. Tous les trois, nous devons renverser la situation et quand tout sera achevé, même si cela doit prendre cent ans : nous vaincrons !

—Cent ans ? fit le général, stupéfait.

—Moins, je l’espère.

—Nous serons morts d’ici-là ! À quoi bon ?

—Nous survivrons grâce à Xándros, sa Magie peut nous servir à rester vivants ! Hein, Xándros ?

—... Si tu voles cent ans de ma vie pour ça, je t’assassine...

—Je ne veux pas connaître les détails, reprit Elendar. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont vous allez vous y prendre pour persuader les autezards.

—C’est là que le bât blesse...

Sur la table de céramique, chacun des deux prit cinq minutes à songer, après tout ce n’était pas si simple de s’imposer face à ce peuple : Elendar était peut-être des leurs mais pour Goldar et Xándros il n’en était rien. Ils risqueraient même de faire passer le général pour un traître en tentant de les corrompre, et la mort arrivait vite ici : les procès n’existaient pas réellement. Elendar fut soudainement frappé par une idée intéressante :

—Mon chef est vieux et malade alors j’ai peut-être trouvé comment nous pourrions arriver à nos fins : en lui montrant la Magie. Il faut que nous fassions un coup de maître en lui prouvant qu’il s’agit de la solution.

—Ils ne connaissent sûrement pas le Néant, faisons-leur miroiter qu’il s’agit de l’unique solution pour vaincre les ennemis. Vu qu’ils ne semblent pas des plus doués, ce devrait être une affaire aisée.

—Là je retrouve le Goldar stratège, le même qui avait ordonné et mis en œuvre la mutinerie de notre navire militaire pour nous sauver d’une créature infernale ! Comment s’appelait-elle, déjà ? L’Aya-Hadad... l’Ea-Adad... ?

—Ne me rappelle pas ces souvenirs de l’armée, je veux oublier qu’avec Selphir nous fûmes tous trois camarades et « amis ». Tu ferais mieux d’oublier à ton tour, c’est un passé révolu. Suivons les conseils de Xándros.

—Voilà qui est plus sage, l’exilé. Allons rencontrer le chef, préconisa le Mage qui quittait déjà la demeure. Le plus tôt sera le mieux.

Une fois sortis du logis, ils parcoururent la longue allée de grès jusqu’à la place centrale du fort. En face d’eux, le palais inerte bardé de lames décoratives et recouvert de draperies guerrières sanguines mais hélas ! bien vieillottes, rappelait crûment leur manque de succès. Face aux gardes du palais, Elendar fit comprendre que les deux personnes qui le suivaient étaient des invités d’honneur, des personnes de haute-importance. Il éclaircit l’urgence de la situation et les gardes inférieurs à Elendar s’écartèrent pour les laisser passer, pensant à des espions ou des collaborateurs. Les voilà au sein du palais où en revanche la notion de vétusté n’avait plus lieu d’être : tout semblait à la fois précieux et en même temps comme aseptisé : le sol reflétait amplement les vases qui s’irradiaient de mille feux à la moindre once de lumière et les meubles semblaient avoir été polis juste avant leur passage... La poussière n’avait tout simplement pas lieu d’être sur ces souvenirs témoins d’une autre époque.

Goldar frappa à la massive porte du bureau du chef, soulagé de le savoir mourant. Un résonnement étourdissant fut entendu dans tout l’étage. Peu après, une voix chétive leur indiqua d’entrer. Le bruit à l’ouverture fut grinçant pour les oreilles comme pour les gonds et l’ampleur de l’action fut lente à cause du poids des portes. Derrière elles, cet autezard à l’air apathique et exténué fit frotter les mains de nos deux invités : il serait si simple de se jouer de lui pour se propulser aux commandes ! Ce fut donc avec son sourire saillant que Goldar approcha du bureau rempli d’une paperasse jaunie jonchée de poussière. Il en dit le moins possible sur lui et préféra assurer du nouvel espoir de conquête naissant avec leur arrivée. Cet espoir était cette fameuse – et fumeuse – Magie de Néant qui, entre ombres, ténèbres et démonisme était devenu l’adorée de nombre de viles personnes et avait fait tant de dégâts au fil de siècles. Le chef ne comprit pas directement le borborygme de Goldar alors il finit par interroger son général, très perplexe.

—Connais-tu ce « Goldar » ? D’ailleurs, que fait-il ici ?

Enchérissant sur la phrase de son maître, complice avec les deux invités, Elendar éclaircit la provenance de l’être fustigé en n’omettant pas de glorifier stupidement toutes les actions dans lesquelles Goldar apparaissait comme l’élément salvateur. Une belle esbrouffe ! Xándros resta lui en retrait, attentiste, adossé à l’une des portes de la pièce. À la fin de ces interminables explications, le chef à la suite d’une expectoration rauque causée par sa maladie reprit enfin la parole, davantage suspicieux.

—Et donc, général, si je dois vous croire : le Néant serait la solution à tous nos problèmes ? Voulez-vous dire que nous pourrions annexer le Pays de Sir et récupérer les terres qui sont les nôtres presque sans aucune perte ?

—Tout à fait, chef. Nous avons cependant besoin de votre armée, pour la former à la Magie, pour lui faire expérimenter de nouvelles techniques... Vous me comprendrez, je l’espère, de vous demander cela.

Réfléchissant longuement avant de se redresser de sa chaise presque en titubant, il se maintint au bureau d’une main et annonça lentement :

—Je suis le seul chef ici... Toutefois je vous accorderais bien un peu plus de crédit si vous pouviez me montrer ces mystérieux « pouvoirs ».

—Ce ne sont pas de simples pouvoirs, c’est l’une des treize Magies, un Art ! Une Magie variée, de plus. reprit Goldar. Possédez-vous une grande salle pour que l’on vous montre un sortilège ? Il ne faudrait pas déflagrer ce somptueux bureau...

—Et dire que ce sont des spireliens qui doivent eux-mêmes se charger de cette tâche : pour la vengeance. Nous avons en effet mieux qu’une salle, un laboratoire dans lequel vous pourrez vous en donner à cœur-joie. Allons-y, si cela est vrai nous conclurons une alliance.

Le chef déjà debout se mit en marche en direction de la sortie, chancelant faiblement de droite à gauche. Xándros avait déjà quitté le bureau, suivi par Goldar, or Elendar voyant son chef habituellement flancher souhaita lui porter assistance, du moins le soutenir. Ce dernier refusa par dignité. Ils sortirent du palais sous un soleil retrouvé. En déambulant ils prirent les escaliers sur leur droite, pour arriver à peine plus bas sur une placette de la butte jonchée d’arbres. Entre deux d’eux apparut le fameux laboratoire autezard. « Laboratoire »,  ce mot fit soudainement sourire Goldar qui comptait bien pouvoir expérimenter quelque création que ce soit dans son temps libre, voire reprendre des expériences sur le temps qu’il avait autrefois mené sans succès. Après tout, ne se définissait-il pas en génie créateur ?

Xándros fut le second à y pénétrer, suivant le vieux chef, et tous les scientifiques effarés par son entrée éclipsante levèrent la tête. La présence du chef les rassura et ils reprirent leurs activités. À l’intérieur, telle une fourmilière, des dizaines de savants-fous étudiaient avec une infinie minutie maints ressorts de la génétique, de la chimie ou de la guérison. Le gérant du fort fit, suite à sa quinte de toux, stopper les travaux en cours dans le laboratoire afin de leur expliquer ce qui allait se passer. Tous vinrent se masser en arc-de-cercle autour de leur supérieur qui les rejoignit pour que Xándros crève l’écran au centre, entre les paillasses et les machines mécaniques ou électriques. L’exilé et le général prièrent presque pour que leur plan se déroule sans accroc, or Xándros était un maître en la matière, assombrissant la lumière d’un simple regard, formant de la fumée noirâtre d’un claquement de doigts. Son regard mauvais croisa celui des scientifiques terrifiés et brusquement une immense dépression fuligineuse sortit du vide et vint flotter près de chacun qui recula d’un grand pas. Un trou-noir naquit et commença à plonger le laboratoire dans le chaos, arrachant en premier les feuilles des paillasses pour les absorber. La dépression grossit si vite que les scientifiques eux-mêmes commencèrent à se débattre avec le vortex ! Le chef même crut que la Magie du Néant allait les tuer ! Mais alors que les travaux des autezards emportés dans la pièce auraient pu être perdus à jamais, Xándros tua son sortilège dans l’œuf – non sans sourciller, laissant le trou-noir s’effondrer et relâcher suffisamment d’énergie pour balayer la moitié de la salle d’expérimentation ! Pourtant difficiles à impressionner, tous les autezards restèrent béats en voyant le phénomène magique de leurs propres yeux ! Le chef qui avait les doigts encore tremblants s’avança vers Xándros, rempli d’espoir avec un air passablement soumis.

—Et vous pensez pouvoir apprendre à tous à se servir de ce grand pouvoir ?

—Hélas ce n’est pas possible. Il vous faudrait des siècles, dit-il en tournant l’œil vers Goldar, pour maîtriser le Néant et être capable de contrôler un sort comme celui-ci. En revanche, si nous concluons une alliance, je peux vous assurer de pouvoir doter les rebelles des capacités néantiques de base. En les entraînant, ils acquerront de la puissance, et vous aurez votre victoire à la clef.

—Dans ce cas, pour notre prospérité... Venez, je vais convier tout le monde sur la place principale. Nous allons conclure un pacte.

Suivis par les scientifiques, ils rallièrent tous la place devant le palais alors que les soldats arrivaient peu à peu sur les ordres du chef. Xándros expliqua à Goldar et Elendar qu’ils touchaient au but. Cinq minutes passèrent, le temps du rassemblement, puis ce fut au chef de faire une déclaration à ceux qui ignoraient la grande nouvelle. Le sorcier fut convié à rejoindre le chef et l’autezard se lança dans une longue oration institutionnelle et fort peu intéressante pour les informer du pacte qui allait se sceller via cette Magie aussi destructrice pour les spireliens que salvatrice pour les autezards. Quelques dizaines de minutes de tours de paroles suffirent et le contrat attestant l’alliance fut signé. Les deux antagonistes eurent le privilège d’être admis dans le Fort en tant que conseillers, ils furent placés sous la tutelle d’Elendar. Goldar se moquait pourtant de ce fait : il découvrait pour la première fois le statut de haut-gradé qu’il avait échoué à obtenir à l’armée. Il avait enfin été accepté quelque part !

 

Pour les deux nouveaux membres des rebelles, il ne se passa rien de très intéressant le reste de la journée mis à part l’obligatoire visite du lieu : ils traversèrent le chemin de ronde couvert parcourant tout le fort tout en profitant du paysage puis entrèrent dans les tours, marchèrent le long des champs... Le soir finit par arriver et Elendar leur trouva des chambres dans ses quartiers à la suite du banquet monumental qui venait d’avoir lieu en leur honneur. La nuit fut finalement brève pour eux trois.

Une longue ellipse de faits inintéressants à leurs yeux prit possession de leur histoire : une sorte d’âpre traversée du désert. Il y avait tant de choses à préparer et tant de temps à perdre qu’il fallait bien que quelque chose d’essentiel en ressorte. Goldar, en dépit de tout, avait commencé à faire confiance à Xándros, chose qui n’était pas réciproque. Le Mage préférait s’isoler parce qu’il lui fallait beaucoup de temps afin de mettre au point un élixir capable de changer le destin. Son actuel « ami » s’impatientait et ne manquait pas une occasion de vouloir briller et avoir sa part de mérite. Au milieu des nuages noirs et de machines imposantes, Goldar expérimentait toutes sortes de choses : prototypes d’armes, sortilèges, et même créations d’êtres. Rien ne fonctionnait pour autant, et cela n’empêchait pas l’exilé de persister effrontément à voir naître et mourir simultanément ses œuvres. Il ne sortit pas le nez du fort entre la tombée de la dernière feuille et l’éclosion de la première. Entre temps Xándros, accompagné par Elendar, avait déménagé pour pouvoir travailler sur place. Son précieux grimoire contenant tout l’Art du Néant le suivit où qu’il aille. Un dernier témoignage des santagnas, un livre interdit de leur temps, obstrué de mots dangereux, dont l’un des sorts s’avérerait d’une utilité capitale. Page 489 : « Moisagique ». L’incantation était mortelle pour tout non-initié et même pour le grand sorcier elle relevait d’une difficulté certaine. Pour révéler tout son potentiel, le sortilège devait être utilisé directement sur autrui sans pour autant qu’il ne passe l’arme à gauche, ce qui pouvait aisément arriver dans 90% des cas d’échec. Le cobaye parfait auquel songeait Xándros était bien évidemment Goldar. Empli de Néant, il serait ensuite lié par sa propre vie à tous les autezards du Fort, ce qui lui permettrait d’avoir le contrôle sur eux et leur conférerait en retour une grande puissance ainsi qu’une partie de ses pouvoirs. Avec une utilisation fine et malveillante, un grand stratège pouvait décimer des armées entières sans aucun problème. « Mais si la roue vient à tourner et que la tête du grand stratège vient à tomber, la catastrophe se répandra à chacun... » se conclut dramatiquement la page 489.         
La certitude du sorcier était que Goldar changerait une fois sous le contrôle du sort, de cœur comme d’esprit, or, de cela il se moquait outrageusement, ces conséquences ne l’affectant aucunement. Lui qui ne se tenait pas au front de la vengeance aidait simplement en connaissance de cause, car combattre pour une personne ou même s’en soucier le lassait si vite après une si longue vieillesse qu’il ne s’y attachait plus. Tel était le paradoxe de Xándros qui estimait devoir se venger de son triste destin passé seulement lorsque toutes les conditions seraient réunies, seul et sans personne. Personne ne savait le moindre mot de ses desseins et surtout pas Goldar. Il se contenta de lui parler du « moisagique » et prôner tous les aspects positifs que cela comportait, lui jurant qu’ainsi il deviendrait le chef sans condition de tous les rebelles. Sans plus hésiter et ne voyant que le résultat, Goldar acquiesça et commit là une lourde erreur.

Hélas ! Xándros quémandait encore du temps alors ce fut d’abord le printemps qui passa, puis l’été qui le suivit, ce qui rendit impatient un Goldar qui commença à lier certains rebelles à ses expériences douteuses. Enfin le Mage fut prêt et revint de son long voyage, rejoignant Goldar et Elendar au laboratoire pour leur annoncer l’heureuse nouvelle. Il découvrit l’expérience de Goldar sur une machine capable de remonter le temps grâce au Néant et à la Lumière et se tut pour suivre du regard l’action. Malheureusement, la phase de test se conclut tragiquement par la mort d’un autezard volontaire. Elendar préféra s’éclipser, attristé, et salua à peine Xándros qui l’ignora tout autant. Tandis que Goldar cognait d’un coup de poing sa machine en observant ses espoirs de revenir en arrière se volatiliser, Xándros en profita et le convint de tenter le sort interdit au soir-même. Dépité, Goldar n’eut d’autre choix que de valider les demandes du sorcier.

En ce soir de fin d’été 2207, Elendar arriva en soutenant le chef autezard en progressive consomption. Pour l’occasion, ce dernier avait convié tout le monde au laboratoire et Goldar s’allongea sur un billard d’opération au milieu des acclamations des rebelles. Quelle mise en scène parfaite ! il y avait de la tension dans les explications de Xándros, un héros tragique sous la figure de Goldar, et de l’espoir dans les prières sourdes du chef malade et d’Elendar. Bien sourdes furent les injonctions du sorcier à l’exilé juste avant l’exécution du sortilège...

—Je voudrais que tu apprennes à ne jamais regretter, il est inutile de revenir en arrière, inutile de ressasser le passé... « / _ ] - » !

Son grimoire à la main, il scanda des paroles appuyées, les mains assombries, perforant Goldar qui se raidit avant d’avoir pu répliquer ! Des cercles de Magie noire s’échappèrent autour d’eux tandis que les mots incompréhensibles de Xándros sélectionnaient les pouvoirs qui seraient attribués aux autezards : ni trop ni trop peu, afin qu’il n’y ait ni défaite ni rébellion ! Par leur nombre important, aucune erreur n’était admise. Goldar, complètement drogué par les émanations, but d’un trait la fiole qu’avait minutieusement concocté Xándros afin de le garder en vie tout au long du processus. Tous reculèrent lorsque la main du sorcier s’éleva, un globe tournoyant autour de ses mains et masquant son visage... Soudain le globe pénétra la chair de Goldar, s’infiltra dans ses organes et son esprit, rampant comme une bête pour modifier son for intérieur, effacer certains souvenirs et consumer l’espoir sous-jacent, présent par résidus. Pris de folie furieuse, les yeux de Goldar luirent, son corps résistant et hurlant se mit à convulser, il tenta de décrocher un flot de paroles inintelligibles sans parvenir à sortir le moindre son ! Pétri de douleur, il s’affala à nouveau contre le billard et resta aussi inerte qu’un cadavre, comateux peut-être à tout jamais. Son espoir avait-il été trop présent et avait-il conduit à une mort d’épuisement ? Nenni, il vivotait au fond de lui-même, de nouveau capturé par Xándros et lié à ses nouveaux membres autezards qui sombrèrent à leur tour dans un profond coma. Seul le chef autezard trop affaibli ne survécut pas et périt d’une crise cardiaque. Quand Elendar arrêta de masser, il remarqua le terrible silence qui régnait...

Ils n’étaient plus que deux, gardiens d’un monde de silence, obligés de veiller à la survie de chacun. Pendant que Xándros montait de nouvelles habiletés magiques dans le but de sortir l’exilé du coma Elendar devait assurer l’intérim en tant que chef. Il enterra dignement le vieux commandeur, seul à l’avoir accepté, puis continua à veiller les soldats endormis jours & nuits pendant trois mois.

À l’hiver 2208, tous revinrent simultanément à l’éveil. Goldar avait bel et bien changé : sa conscience et son subconscient s’étaient complètement dissociés et cela le rendit imbélézien. La rage et la frustration ressortaient tandis que tous les souvenirs de ses parents, sa sœur ou encore Selphir se retrouvaient enfouis et hors de portée. On ne trouvait plus aucune trace d’espoir... Il était détruit de l’intérieur. Sans aucun réel respect, il se concerta avec le vieux Mage et décréta que le Fort Autezard, trop loin du Pays de Sir, n’avait aucun intérêt et qu’il valait mieux désormais le quitter ! Cela reflétait le manque de jugeote des autezards mais pas que, cela reflétait leur impuissance : impossible pour eux d’approcher davantage. Goldar claqua du doigt et tous les autezards se mirent à porter la même idéologie, parfaitement complices. Goldar ignorait toutefois une chose : le fait qu’il était contre lui-même sous la tutelle de Xándros et que ce dernier ne lui avait pas encore permis de pouvoir maîtriser le Néant comme lui le souhaitait. Puissant mais enchaîné, Goldar avait beau fulminer et briller d’impatience, le sorcier restait libre d’en faire ce qu’il voulait. Pour le faire languir, il restait évasif tout en lui promettant une très prochaine liberté. Quant à l’intérêt de tout cela, il était simple : si le sorcier le laissait sans chaînes, l’exilé agirait de manière hasardeuse et se ferait vaincre face aux armées spireliennes par manque de concentration ou de préparation. Cependant, face à sa demande pressante, il consentit quand-même à rechercher une nouvelle terre d’accueil. Au cours de ses pérégrinations, Xándros découvrit les terres du Grand-Nord, région très hostile du Pays de Sir à son extrême nord-ouest, une région crainte de beaucoup pour son climat rude et ses monstres rôdeurs. L’endroit semblait idéal pour s’infiltrer, mais au moment de partir le sorcier aperçut un village en contrebas d’une sombre grotte au-dessus de laquelle il marchait. C’était un village égaré qui n’avait aucun nom et qui n’existait même pas sur les cartes, à croire qu’il n’était même pas du pays. Xándros, intéressé, y fit brève halte et sut parfaitement se renseigner auprès des locaux une fois grimé en voyageur itinérant. Il estima la population présente à entre cent et deux-cents personnes, ce qui était fort peu, même pour un village. Hors de toutes lois spireliennes qu’ils fustigeaient, ces gens-là vivaient heureux et sans soucis au-milieu d’un bois, et sans déranger qui que ce soit. En retour, les spireliens les qualifiaient d’anarchistes à cause de leurs mœurs étranges, mais on ne savait pas réellement si c’était par désamour ou par jalousie... Contre une potion supposée accomplir un miracle, Xándros se vit ouvrir le village et put librement le visiter, suscitant la curiosité des villageois parce qu’il inspectait les devantures des petites maisons faites de pierres couleur blanc-cassé, mais aussi les symboles gravés sur des temples à colonnades, lesquels lui rappelant la lointaine capitale santagna dans laquelle il eut vécu : Livia.

Libre, il eut également l’occasion de visiter l’oppressante grotte jouxtant le village que les isolés avaient creusée autant pour y travailler le feu sans causer d’incendie que pour accomplir les rituels chers à leur cœur. Parmi les pièces constituant cet ensemble on retrouvait donc des salles de sacrifice, des salles d’offrande, des salles de rédemption ou encore des salles « d’extrême-onction ». Au bout de l’immense grotte se tenaient les portes d’un palais mystique, seul accès à cette demeure d’importance : la demeure du « garant » du palais – un rôle de régence renouvelé hebdomadairement. Derrière les portes inviolables se dévoila aux yeux du sorcier la merveille flamboyante et magnanime qu’était l’antre du palais, et pourtant nulle âme extérieure au village ne connaissait son faste ! À la place, le peu de spireliens cultivés qui avait entendu parler du monument préférait le requalifier en « Palais d’Anarchia », peut-être jaloux de ne pas avoir une telle architecture chez eux. « Anarchie » : une nouvelle fois maître-mot des orateurs spireliens qui ne supportaient pas le libre-arbitre intégral qui, soi-disant, « marginalisait les habitants » de la région autonome. Cela masquait à peine leur frustration... En vérité, ce palais n’avait pas plus de nom que le reste et était fait de la même pierre. Rarement, on le nommait Palais d’Éclipse, pour une raison supposée être historique.

Le vieux Xándros n’hésita pas à s’adresser au maître des lieux et quémander d’un accord tacite qui permettrait aux rebelles de s’installer à quelques pas du village, dans un « tunnel de roche naturel ». Il revint au Fort en rapportant la bonne nouvelle et indiqua que le temps de partir viendrait à la fin de l’année. En patientant, Xándros se mit à l’ouvrage des armes et armures dessinées par Goldar, elles seraient imbibées de Néant et n’auraient autre fonction que de servir les combattants. Le nouveau Goldar, justement, défaillait par ses innombrables torts, faisant régner chez les rebelles un climat de terreur irréel, se plaisant à laver le cerveau de ses soldats et en faire ses jouets de guerre. Il essaya même de laver le cerveau d’Elendar, lequel se contenta de faire semblant de l’écouter. Il n’était pas en accord avec la démarche de son vieil ami... 
D’ailleurs, pourquoi Elendar ? Le plus étrange était qu’il était arrivé ici par la force des choses, principalement pour des vols, il n’avait absolument pas l’étoffe d’un vil être ! Néanmoins, sa lointaine et malgré tout profonde amitié avec Goldar le tiraillait vers cette voie de la violence qu’il n’appréciait guère. Il n’avait rejoint les forces autezardes que pour s’écarter des spireliens, il n’avait pas le désir de faire souffrir ou mourir comme c’était le cas chez Goldar, lui voulait donner une leçon aux spireliens en montrant qu’il était apte à vivre sans dépendre d’eux. 
L’année 2208 s’éclipsait lentement, l’hiver venait de s’installer. Tout fut prêt pour approcher avec discrétion les spireliens. Toute la vie du Fort fut alors amenée par Xándros près du village anarchiste, et des constructions commencèrent pour dégager un accès facile vers le tunnel. Malheureusement, de jour en jour, Goldar ne souhaita plus cohabiter, et encore moins avec des spireliens qui, même marginaux et ne le connaissant pas, restaient des spireliens ! Un jour calme sa rage explosa, et remonté contre Xándros il se mit brusquement à lui hurler dessus, acte qu’il n’avait jamais osé faire !   
—Ainsi tu essaies de me faire cohabiter avec ces êtres immondes ?! Espèce de traître, tu es de mèche ! 
—Tu n’as rien à craindre d’eux. Ils n’ont rien à voir avec ton histoire.
« Tu verras le prix que ta trahison te coûtera... » songea Goldar, narquois avant de reprendre la parole...  
—Soit. Je te conseille de partir chercher tes sorts, tes grimoires, tes arcanes pompeuses, on s’installe !  
—Tout à fait... réfléchit le sorcier l’air suspicieux.  
Goldar se retira, les poings serrés et les yeux embués de Néant. Xándros n’était cette fois pas rassuré, quelque chose avait raté dans le sortilège : il devait devenir impassible, froid, sardonique, tel un automate, non complètement détraqué et aussi sanguin... 
—Elendar, l’apostropha-t-il à basse voix, garde un œil sur lui, il est instable à cause d’un effet secondaire. Suis ses moindres faits et gestes et empêche-le de laisser sa rage se libérer ici. M’entends-tu ?          
—Je l’ai à l’œil.          
—Je reviens aussi vite que possible. 
Xándros disparut instantanément mais Goldar était fixe, face au village,  semblant se parler à lui-même. Il avait beau y avoir un semblant de calme, Elendar comprit vite qu’il invoquait ses démons parce que toute l’armée se releva d’un seul tenant. Désemparé, il se précipita vers Goldar qui transgressait le conseil de Xándros, ordonnant sans pitié « Tuez-les. » Elendar s’époumona de peur, il attrapa Goldar par le bras en s’interposant mais impossible de lui faire reprendre raison. Tout dérapait ! Goldar flingua ses soupiraux avec ses siens et envoya son poing droit si fort qu’Elendar se retrouva sur le carreau, allongé au sol !

—Et maintenant... cingla l’exilé.      
Et maintenant il était devenu irrécupérable, se tendant à l’avant de son armée et hurlant de foncer dans le tas ! À feu, à sang, dans les sanglots et les cris, le voilà qu’il se fourvoyait la crosse dans une main pour cabosser et la faux dans l’autre pour décapiter ! En empruntant le chemin de la grotte au-milieu des cadavres, une satisfaction morbide et effrénée monta en lui, motivant les gardes jusqu’à l’excès ! Extatiques, ses soldats massacrèrent jusqu’aux derniers des hommes et enfants, jusqu’à la dernière femme. Ils ne laissèrent que désolation et ruine derrière leurs obscurs pas ensanglantés !        
Une terreur similaire fut ressentie dans les murs de la grotte rituelle, une intarissable boucherie de membres tranchés ! Un carnage qui avança avec Goldar aussi vite qu’une vague et finit par frapper à la porte du Palais de l’Anarchia. Ouvrant sèchement les portes réputées inviolables du palais, il rangea sa crosse et saisit sa faux à deux mains, portant des traits d’aliéné. Les soldats stoppèrent leur marche à la porte et lui laissèrent décimer la dernière trace de spirelien qui hantait ces murs. Ironiquement, Goldar fut frappé de génie et se mit à parler dans une langue étrangère au chef qui, surpris par l’attaque, n’avait rien pu faire sinon prier...

—Requiem aeternam dona eis, domine ! Ha… Hahaha !  

—Que... Que se passe-t-il ? brailla le chef d’Anarchia.       

Goldar traversait le palais en palabrant violemment.        

—Il se passe que je ne veux plus coexister avec des spireliens. Ma vengeance, c’est tout.

Le chef restait pétrifié de terreur sans réussir à tout comprendre, à peine eut-il le courage de se lever de son trône, tremblant. Goldar n’en eut que faire, ses bras s’emplirent d’une aura fumeuse, elle parcourut sa faux et se propulsa droit sur sa cible, lui ôtant le ciboulot et la vie sur-le-champ ! Goldar s’empressa de piller la précieuse couronne et de subtiliser une somptueuse dague en signe de victoire, la levant au regard de tous dans d’interminables railleries joyeuses ! L’être posa sa botte sur le cadavre du spirelien et exulta en s’exclamant haut et fort :

—Maintenant, je suis un « anarchiste » ! N’est-ce pas drôle ? me voilà enterré encore plus profond dans le cœur de ces saloperies. Allez, vire de là, corps sans tête !
Frappant du pied, il fit rouler le cadavre au bas des trois marches, demandant qu’on aille le jeter dans la forêt hors du village. Du fait qu’il avait perdu le sens des réalités et n’était plus capable de la moindre éthique, oui, il était devenu un anarchiste, or, de mon avis de narrateur je l’aurai qualifié de barbare...         
Xándros arriva précipitamment et n’en crut pas ces yeux. En si peu de temps... Il avança et secoua fortement Elendar qui revint à peine à lui.

—Où est-il passé ? fulmina de colère le sorcier.      
—Le palais... le pal... 
Xándros aida Elendar à se remettre debout et le transporta jusqu’au Palais de l’Anarchia au moyen d’un vortex.           
« Capturez-les ! » ouït-il en déposant le premier pied dans le palais.

Le mage se retourna et des vapeurs giclèrent de ses mains en figeant toute l’armée d’un trait. Xándros abandonna Elendar et se mit à avancer, couvert par son bâton. Goldar était assis sur le trône, la couronne posée de travers sur son crâne, son regard aussi froid que le givre.        
—Inconscient, tu t’en es pris aux mauvaises personnes !   
—Il ne fallait pas me trahir, Xándros. Je dois te tuer.          
—Je ne t’ai trahi en rien, fou à lier. Ce n’est simplement pas eux que tu devais viser !     
—J’ai pu vérifier... que mon armée était prête, hahaha !    
—N’oublie pas qui l’a fondée ton « armée » piteuse.          
—Ainsi tu retournerais ta veste, mon mage ? Tu me prouverais qu’il faille que je t’extermine ? 
—Je ne suis pas ton mage, je n’ai aucun maître. En revanche, j’ai droit de vie et de mort sur toi et tu as négligé cela.   
—Si tu décides de me faire passer l’arme à gauche, je me battrai contre toi !        
Goldar se leva hardiment de son trône en brandissant de nouveau sa faux, la hampe dirigée contre le sorcier. Ce dernier ne cilla pas et leva à son tour son atout. Elendar, presque suppliant, essaya de sauver son ami en l’implorant de l’épargner, le maître de la Magie répliqua sèchement qu’il l’arrêterait quand-même, si possible pour le guérir. Le sorcier déploya un rayon noir à la suite de sa phrase, Goldar empli d’une démence véhémente le dévia avec une facilité déconcertante ! Lequel aliéné répliqua sans attendre à l’aide du Néant, sans effet sur le sorcier. Il éclata de hargne en voyant son impuissance et se jeta à corps perdu contre Xándros, surpuissant, qui le ralentit dans sa course ! Exorbité, Goldar s’entoura de nuées sombres, les yeux noirs comme les abysses dans lesquelles son cœur avait sombré. Le sort du sorcier commença à s’estomper...
Cependant, il savait parfaitement ce qu’il faisait grâce à sa grande expérience... Plus Goldar résista et plus le Néant se retourna contre lui. Une crise violence se mit à le terrasser de force parce qu’il ne maîtrisait toujours pas l’élément noir ! Xándros se porta au-dessus de lui comme un vautour une fois qu’il fût obligé de mettre le genou à terre. À cet instant les fumerolles de Néant qui l’entouraient s’évanouirent et le souffrant être revint à la frontière de la raison, essayant de conjurer le sorcier d’arrêter sa douleur et de lui permettre, enfin, de maîtriser le Néant. Grondant, l’envie de le punir gravée dans ses yeux, le sorcier lui fit clairement comprendre ses intentions...

—Tu n’as pas mérité la maîtrise du Néant, Goldar. Par ta propre faute, tu souffriras encore plus longtemps ! Peu me chaut qu’il t’ait rendu malade...     
—Non... Pitié...         
Une vague d’énergie intense et fuligineuse transperça l’être de haine qui trouva aussitôt terre, inerte, comateux...   

  

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