Bélézia I

Destins Opposés

Chapitre 3

Rupture entre passé et présent

« C’est terrible à quel point l’amitié peut pousser loin. »

ELENDAR

Xándros se retrouvait dos au mur, soit il fuyait, soit il aidait. Pour rendre l’exilé mentalement stable, il devait faire des concessions et lui rendre une partie des souvenirs enfermés dans son subconscient : un brin de spirelinité qui serait à la fois sa force et sa faiblesse. Bien qu’il fallût une année complète pour remédier au problème, Xándros finit par user d’une seconde sorcellerie qui permit un équilibrage entre l’ire de Goldar et sa capacité à raisonner, sens de la mesure dont le sorcier l’avait privé lors du moisagique.

Le glas sonnant l’année 2210 retentit depuis le donjon du Fort Autezard dans lequel Xándros et Elendar étaient revenus. Si Goldar n’eut à première vue nullement l’impression d’avoir changé, intérieurement il était devenu un autre spirelien.

À présent, tous désertèrent le Fort, abandonnant définitivement ce grand âtre de pierre sur sa plage balayée par les forts vents. Le fort fantôme redevint un paradis pour goélands. La grotte mystique, baptisée « Grotte des Requiems » par Elendar, fut donc le nouvel habitat des exilés. Sur place de nombreux chantiers furent mis en route : aménagement de la grotte, minage intensif des carrières alentours pour façonner de l’équipement, formation des cinq-cents rebelles autezards… Ceux-ci disposaient dorénavant de réels talents guerriers en plus de leur barbarie naturelle, de plus Xándros les avait rétablis en corps d’armée organisé avec des castes assez précises : crulas – c’est-à-dire les fantassins, offensifs, défensifs, officiers puis généraux de bataille. Il le fallait car l’armée avait été désorganisée par la folie de Goldar !

Par un froid matin surgit l’an 2211. Goldar, qui avait récupéré toutes ses facultés, indiqua à son armée de l’aider à s’installer avec lui là où, jeune, il se retranchait et mettait au point ses premières expériences : un ancien dépôt de munitions abandonné depuis cinquante ans grâce à une paix durable, enfoui sous la terre d’une jachère au nord-ouest de la ville de Spirès. Cependant, Goldar comprit vite que la milice de Spirès avec du renfort était bien plus nombreuse qu’eux et qu’il serait impossible d’attaquer efficacement pour l’instant. Ainsi, une part des soldats campa dans le hangar de munitions pendant longtemps, à l’étroit, et comme Xándros nia sa volonté d’attaquer, montrant que ce serait à Goldar de se débrouiller, la situation n’évolua guère. Xándros ne souhaitait pas attaquer, répétant maintes fois que ce n’était pas son « rôle », pourtant, il aurait pu tout détruire. Goldar se retrouva « testé », obligé de trouver son propre plan, parfois à s’en arracher les cheveux. Il inspecta une à une les expériences qu’il avait conçues dans le laboratoire du fort puis songea à enfin leur donner vie ; ses expériences étaient des créatures magiques jusqu’à là restées mortes-nées dans des incubateurs, faute de réussite. Goldar passa des nuits entières à tenter de comprendre ses failles, travaillant aussi durement qu’un chercheur, avant de réussir à mettre au point ses premières expériences viables après quinze années d’essais foireux. Cela lui redonna beaucoup d’espoir : maintenant il touchait à une autre dimension, mêlant les capacités en biologie des autezards à celle du Néant aux fins de concevoir ses propres chimères. Pour la première de ses créatures, il utilisa l’un de ses propres gardes, l’enfermant dans un monstre au corps de quartz noir et au cœur d’ambre. Il nomma l’expérience le « Condamné » en rapport au soldat qu’il venait de sacrifier. Pour la seconde, il fit d’un crulas un géant aux deux claymores surpuissantes dont il garda le nom d’Orodar qu’avait ce dernier. Il garda la troisième expérience pour la fin, sachant à présent maîtriser complètement le processus. Il dessina des ailes de feu sur le corps modifié d’un rebelle en prenant appui sur une ancienne expérience n’ayant jamais pu « vivre ».

—Je vais enfin pouvoir te faire vivre, mon Phénix Sombre…

Le phénix, tout un emblème pour Goldar : un être quasiment incapable de mourir. Ce qui était le plus impressionnant dans les actes minutieux de Goldar restait sa faculté à enfermer ses créations dans les incubateurs qu’il avait lui-même conçus et qui avaient comme utilité de les maintenir dans un état de stase. Il ne restait donc qu’à invoquer les chimères lors de l’assaut macabre sur lequel il planchait.

Toutefois, au fil des jours qui passèrent, le peu de spirelinité que Goldar avait retrouvée depuis le contresort du sorcier le poussa inexorablement, en dépit de sa haine, à retourner dans la ville où il rencontra le maire. Sa part de culpabilité rejaillissait par effusions et quand il ouvrit le bureau du même personnage qui ordonnât son expulsion cinq ans plus tôt, Goldar serra les dents. Il resta cependant ferme : il venait comme prévu faire résonner son ultimatum à la figure du maire ! Si le régent de Spirès se leva d’emblée, il n’eut pas le temps d’appeler le moindre garde que la crosse de Goldar vint se plaquer contre sa gorge. Pris au dépourvu, il fut forcé cette fois de l’écouter lui rappeler qui était innocent et qui était coupable. Sans baisser les yeux, le vengeur finit par trouver la force pour placer son unique demande.

—Vous n’avez visiblement pas réussi à me descendre… quel dommage, je ne suis mort qu’à moitié. À vous de choisir : ou vous acceptez de vous soumettre à moi en reconnaissant vos torts ou je reviendrai vous détruire les uns après les autres.

—Goldar, sors de mon bureau, tu n’as rien à faire ici ! Dois-je te rappeler que je t’ai exilé pour tes crimes ?!

—Des crimes que vous avez inventés ! Je vous demande de me répondre, monsieur le maire, comme il est de votre devoir ! Pliez-vous avec vos citoyens et « peut-être » que je vous sauverais !

—Tu ne me fais pas peur, tu ne fais que fuir et prendre les gens en traître, ordure : disparais ou je te fais descendre par la milice !

—Vous êtes faibles vous aussi… repoussa-t-il le maire avec fermeté. Très bien, je fais le serment de tous vous abattre, il ne vous reste plus beaucoup de temps. Tous les spireliens de ce pays minable paieront votre faute. Entendez bien : TOUS !

L’exilé sortit furibond, il refila un énorme coup dans la porte du bureau, tant qu’elle se brisa net en deux sous la force de l’impact. Cette fois, il comprit que le sorcier avait raison et qu’il n’avait plus l’espoir ici d’être accepté ni soutenu par personne : entre ceux qui le haïssait et ceux qui le connaissaient mais ne souhaitaient plus le voir à cause de ses supposés crimes. À cet instant où il quittait la mairie, il était devenu un mélange entre le Goldar-fou sous l’emprise du moisagique et le Goldar-égaré qui errait dans les forêts, ce qui le rendait pire à mon goût… Le Goldar du présent. Un dément-lucide n’est-il coupable qu’à moitié ?

Nul ne sut ce qu’il fit ce jour-ci ni durant les neuf mois qui suivirent puisque Xándros et Elendar restèrent à l’Anarchia pour concevoir tout le nécessaire manquant et ne le virent pas. Il était certain que Goldar s’était enfermé dans une frustration qui lui fit perdre davantage le sens des réalités : Le Goldar-égaré passait tout son temps sur la refonte de sa machine supposée le renvoyer dans le passé mais qui restait inutilisable, le Goldar-fou, vexé par ses échecs à répétition, la cassait et un étrange cycle se mit en place. Dans les faits, il ne manquait qu’une once d’énergie magique supplémentaire mais Goldar n’avait plus de recul ou de lucidité vis-à-vis de ses travaux et ne put le deviner. Durant la phase de tests, dépiteux, il envoya au casse-pipe un soldat et entra une date du futur pour voir si la machine fonctionnerait : au lieu de l’envoyer au hasard en 2362, il se désintégra simplement.

Tant pis, voilà à présent l’échéance des neuf mois passée et Goldar, même s’il n’avait pas tout préparé, dut tenir sa promesse de vengeance pour paraître crédible. Il marcha alors sur Spirès pour revoir le maire, ce dernier refusa de prime abord de le voir puis dut quand-même céder, mais seulement parce qu’il avait quelque chose d’exceptionnel à lui remettre : un acte d’acquittement ?

—Je préférerais te vomir à la face plutôt que d’avoir à te parler mais ta sœur m’a supplié de te donner cette lettre. 

—Je… Je… Comment ça ?

Il ne réussit pas à imposer ses intentions en repensant à sa sœur, cela était si surprenant pour lui que quelqu’un veuille encore lui parler qu’il en fut troublé ! Désarçonné, il songea à repousser l’attaque en urgence, au moins pour permettre à cette dernière de quitter la ville.

—Donnez-moi ça. fustigea-t-il le maire d’un revers de main sur la lettre.

—Maintenant, va-t’en de ma ville !

—Je… Je n’ai pas oublié ce que j’ai dit l’an dernier !

Il n’y avait plus de porte alors Goldar ne put pas la briser à nouveau. Retournant troublé dans son abri souterrain oublié de tous, il dut ronger son frein à quatre dents et reporter l’assaut pourtant planifié. Demain soir, ça lui laisserait assez de temps pour la convaincre de partir. En effet, au sein de sa lettre, sa sœur l’implorait de venir au repas qu’elle organisait le midi même, comme une dernière visite. Et comme il se sentit étrangement coupable de certaines choses, peut-être d’abandon, peut-être de quelque chose de différent, il se détourna de ses plans et passa à la place sa soirée à finaliser son expérience temporelle. Il était convaincu d’avoir réussi à rendre fonctionnelle sa machine. Cependant il doutait, il ne l’actionnerait qu’après le repas parce qu’un minuscule fragment de son cœur d’acier battait encore contre la violence, au point qu’il se demandât…

—Ne devrais-je pas tout arrêter ? Partir, tout laisser ainsi ?

Il renonça à cette idée, la trouvant lâche. Pourtant, il aurait ainsi pu fuir la société comme l’emprise du sorcier, et peut-être se reconstruire ailleurs…

 

Le 9 du quatrième mois de 2212 fut donc le jour fatidique où aurait lieu la destruction de Spirès, au crépuscule. En attendant, il était tout juste midi. Goldar indiquait les démarches à suivre à son armée qui devait rester tapie à l’Anarchia jusqu’au couchant, quand tonneraient ses ordres. Pourquoi à l’Anarchia ? Afin de récupérer les éléments façonnés par Xándros et Elendar, cela éviterait de nombreux aller-retours aux deux personnages chargés de caisses d’armement si chaque soldat allait directement prendre son équipement. Xándros venait pour cela de former un portail de Néant temporaire afin de joindre les deux endroits de manière simplifiée. Le sorcier ne broncha pas, cette fois, il s’agissait de la « bonne » vengeance. Une fois l’armée partie, Goldar se mit à marcher lentement vers la ville, presque serein.

 

Au même instant, une jeune femme aux longs et soyeux cheveux châtains cheminait le long des marchés de Spirès. Fredonnant, elle portait gracieusement un panier d’osier à la main et se paraît d’une robe de maternité d’un rose pâle et scintillant.

Cette jeune femme qui se prénommait Aesper n’était autre que la sœur de Goldar. Elle était enceinte d’un petit garçon qu’elle nommerait « Baalest », prénom du plus grand général du second millénaire, qui combattit durant la Neuvième Guerre de Terreur. Il aurait repoussé puis vaincu en 1966, avec 250 soldats, une armée entière de rebelles autezards au Champ des Huit Guerres.

Aujourd’hui était un jour très spécial pour Aesper : ayant mené sa grossesse à terme, elle devait accoucher dans les jours à venir. L’heureux évènement, comme une délivrance, la rendait fière et cela se reflétait merveilleusement sur son joli visage… Elle en oubliait presque la douleur, une douleur apaisée par la douceur mélodieuse des musiciens qui jouaient le long des marchés. Portant toujours avec autant de grâce son petit panier, elle finissait de parcourir les allées aux étals colorés avant de rentrer chez elle, et sentant juste avant une délectable odeur de viande et de fruits, elle s’arrêta pour prendre des printes : un délicieux agrume paré d’un jaune-impérial et au goût à la fois doux et sucré : un produit des campagnes avoisinant Spirès.

Aesper remonta l’allée vers la Rue de l’Hôpital où elle résidait : une maison calme, sans vis-à-vis, un petit jardin fleuri, tout ce qui fallait pour élever un enfant dans de bonnes conditions. Son mari – Selphir, donc – était tout extasié par l’arrivée de l’enfant : lui qui était maître d’infanteries des forces militaires de l’Espadon, l’armée terrestre et navale – à laquelle Goldar & Elendar furent temporairement rattachés – était un futur papa comblé : heureux en ménage, heureux en carrière. Il attendait impatiemment le retour de sa moitié.

Aesper avait invité Goldar, non pas parce qu’elle voulait le voir, bien au contraire puisqu’il était désigné comme un dangereux psychopathe depuis plus de dix ans, mais parce qu’il restait son frère unique. Cette invitation était peut-être la seule ombre au tableau idyllique : des tensions avaient eu lieu entre elle et Selphir sur la question. Par amour, il avait finalement accepté mais de mauvais cœur, assurant qu’Aesper était naïve et que Goldar se jouait d’elle. Elle voulait le voir, elle en avait le droit, elle en avait le droit au moins pour une journée car il devait être au courant du fait qu’il allait être l’oncle du futur enfant. Cela était primordial, d’autant plus à cause de l’absence familiale : leurs parents ne pourraient venir qu’après l’accouchement. Ils habitaient Artès, une ville lointaine sur un autre continent, et le voyage avec les navires de l’époque prenait bien des jours. Mais comment diable Aesper aurait-elle pu deviner ce que son frère comptait faire de sa maison, Spirès ?

À peine rentrée chez elle, elle reçut les plus romantiques embrassades de son époux, inquiet autant de son état que de la venue de Goldar. L’être sombre ne tarda pas à toucher le heurtoir de la porte en faisant sursauter les cœurs. Deux grands coups, comme deux frappes de grosse caisse, aux airs faussement impressionnants. Selphir se détourna, préférant l’ignorance, partant en silence préparer le dîner et soulager sa femme de bien des tâches ménagères. Aesper se retrouva seule face à cette porte devenue anxiogène mais il fallut bien qu’elle avance et ouvre à Goldar. Il avait les mêmes traits blêmes qu’avant, comme s’il n’avait jamais cessé d’être un survivant. Goldar haïssait autant Selphir que ce dernier le haïssait, à cause notamment de son mariage avec Aesper auquel il n’avait bien évidemment jamais été convié, et il eut un sursaut de colère en l’apercevant, même de loin. Cette fois, observant le regard peu rassuré de sa sœur, il réussit à se contenir…

Ils prirent place et commencèrent à manger dans une ambiance quasi-surréaliste de paix. Hélas ! comme il était possible de le deviner, le temps des « bons » souvenirs ou du sujet de la grossesse d’Aesper fut bref et bientôt on fit tous les reproches du monde à Goldar alors que, pour la première fois, il ne montrât aucune animosité en retour car il se sentit coupable par rapport à sa sœur. À l’intérieur, il bouillait littéralement, rêvant peut-être de défigurer Selphir… Et l’impulsif Goldar ne savait pas résister à la colère… Les reproches continuèrent de lui pleuvoir sur la tête comme une averse de grêle et Selphir finit par l’accuser de ne plus avoir le moindre honneur. « Pardon !?! » Goldar manqua de sortir de ses gonds et Aesper put à peine se faire entendre !

À ce moment ce fut comme si Goldar venait d’être frappé par un éclair de violence métaphorique : Selphir, celui qu’il avait connu par le passé, il avait tant changé, il était devenu méprisant et méconnaissable et l’exilé ne pouvait pas tolérer ça ! Aesper s’excusa de devoir quitter la table, sentant la tension pesante elle partit chercher le dessert d’un pas pressé. Selphir tenait bien à régler ses comptes pour cette ultime fois où il l’aurait dans le blanc des yeux, finissant par ajouter, cinglant.

—Tes parents et ta sœur ont honte de toi, Goldar. Vermine, regarde-toi, tu es toi-même une honte !

Goldar jeta un coup de haine dans son verre qui partit se briser en éclats contre le mur en bout de table ; dans l’action il fut happé par un extrême mal de tête, il sortit précipitamment de table et s’enfuit le plus vite possible dans une pièce isolée, prêt à perdre à raison et commettre l’irréparable ! « Non… pourquoi, pourquoi cela arrive-t-il ?! Je n’ai pas mérité… Ce n’est pas celui que j’ai connu, ce n’est plus qu’un monstre ! » Une fois encore, il était dénigré : ce fut la fois de trop ! Il essaya lui-même de se raisonner alors que le Néant lui échappait par les orifices, ses prunelles noircirent et il sombra dans la démence, frappant plusieurs fois la cloison pour résister tant bien que mal à son spectre sombre et néfaste ! Hélas ! il redevenait fou, criant, tapant, crisant : sa folie n’avait jamais été aussi forte et elle le fit vaciller. Il s’agrippa au mur, y plantant ses ongles pour tenter de se retenir lorsque les maux s’amplifièrent subitement en le terrassant au passage ! Il fut victime d’un écrasant malaise et s’effondra par terre en convulsant de toutes parts.

Lorsqu’il se réveilla quelques dizaines de secondes plus tard, des invectives pleuvaient dans la maison, Aesper et Selphir se déchiraient sur le cas Goldar qui n’était plus en mesure d’entendre la moindre parole, de qui qu’elle vienne ! Il n’était plus que l’ombre de lui-même, la maladie noire l’avait une fois de plus aveuglé, vaincu, elle avait pris le dessus sur sa conscience en lui apposant un masque de terreur. La folie furieuse l’envahit à nouveau, Goldar se releva et ressortit brusquement de la pièce pour se diriger aléatoirement vers la cuisine. Selphir, mutique à propos du dernier évènement, se trouvait sur le pas de la porte pour ramasser une lettre. Il ne put se rendre compte de rien et tout s’emballa alors !

Goldar saisit un couteau de boucher dans la cuisine, grognant, maugréant : « Tu ne l’auras plus, elle ne t’appartiendra plus ! ». Il accourut comme un désespéré dans la salle à manger où attendait impatiemment Aesper qui venait de ramasser les éclats de verre encore posés sur la table… Et ce que fit alors le vengeur…

Il agrippa violement Aesper par la mâchoire, l’une de ses mains lui obstrua la bouche et l’autre main plongea comme une guillotine sur sa poitrine. Le couteau de cuisine luit avant d’assener le cœur même de la spirelienne avec une atrocité ineffable ! Aesper agonisante ne put aucunement réagir, ses yeux incompris et vacillants se retournèrent sur son frère puis elle succomba face à l’aliénation qui était venue le masquer ! Goldar laissa le poignard planté dans le sein de sa sœur dont la tête tapa contre la table, parmi les éclats de verre, et hasardeusement il récupéra le fusil de collection de Selphir accroché au mur. L’arme militaire n’avait qu’à être chargée et les cartouches servant à la chasse se trouvaient déjà à l’intérieur. Au cliquetis, Selphir reconnut d’emblée le bruit, l’exilé braqua son arme sur lui avec les mains tremblantes, d’une volte-face ils se retrouvèrent face à face : Selphir fut effaré !

—Tu dois redevenir celui que tu étais, tu n’es plus Selphir !

La phrase n’atteignit pas le maître d’infanterie, trop tard ! Il descendit aux enfers dès qu’il vit sa femme inerte dans une mare de sang ! Il resta béat et détruit, courant par instinct vers Goldar tel un sacrifié ! Un effort de désespoir qui s’avéra vain, le criminel répliqua d’un coup de feu qui, même sans réussite, traversa le bras de son beau-frère !

Blessé, Selphir se retrouva mal en point, contraint sous les ordres de son exécuteur de faire ce qu’il lui dit : « Je vais te changer, tu vas redevenir Selphir ! AVANCE ! » Les larmes qu’il perdait en chemin pour sa bien-aimée n’arrêtèrent pas le terrible Goldar, ils sortirent alors de la maison, marchèrent discrètement jusqu’à la bordure de Spirès en coupant par les champs et, l’arme toujours braquée dans le dos, Selphir pénétra dans l’entrepôt de munitions. Goldar le força à entrer dans un incubateur mystérieux en le poussant avec la pointe du canon. Une fois la porte vitrée scellée, l’exilé lui expliqua où ils se trouvaient et au nom de quelle vengeance son beau-frère allait subir l’expérience qui allait suivre. Pleurant, suant et se débattant, Selphir tenta de lutter mais il lui fut impossible de sortir !  

En réalité, Goldar voulait vraiment le changer et le ramener tel qu’il était dix ans auparavant, quand tout se passait mieux, or la démence rendait cette volonté irréalisable et laissait à la place une sorte d’envie de tuer irrépressible. Selphir mit encore des coups de rage, nombreux, comprenant quand-même qu’il ne sortirait pas.

Selon les dires de Goldar il n’y aurait qu’une alternative à la mise en œuvre de son expérience – dont il n’avait volontairement pas parlé à Xándros : soit elle serait une réussite et seul Selphir serait affecté – l’espérait-il en bien, même si sa vie était en jeu – soit elle serait un échec et les conséquences deviendraient dramatiques ! Le monde tremblerait et Spirès en perdrait son intégrité ! En prévision de l’acte néfaste prévu pour la soirée à venir, il y avait dans cet entrepôt gigantesque l’intégralité de l’armement rebelle, soit de quoi faire exploser une grande partie du continent Sir.

Goldar enclencha la sombre expérience…

Le test fut un échec cuisant, l’expérience s’autodétruisit et ce fut ainsi la deuxième option qui approcha le résultat final. Et pourtant, personne n’aurait pu prévoir l’effet qu’allait prendre cette implosion ! Goldar trop fou en n’eut pas conscience mais à cause des multiples réactions du nuage de Néant avec les produits chimiques contenus dans l’abri, la grande partie de l’immense énergie stagna et resta dans la seule pièce où ils se trouvaient ! Grâce à cela, l’effet fut brusquement atténué lors de la réaction d’explosion qui survint : et si le champignon ardent perfora les plafonds et s’éleva haut dans le ciel, plus haut que la colline de Spirès, seule la ville fut frappée, balayée par une énergie tout de même capable d’arracher les fondations !

Juste avant l’explosion et comprenant l’échec de sa création, Goldar tenta d’atteindre sa machine temporelle en se jetant dessus de toutes ses forces, tendant ses deux bras… Or il chuta repoussé par l’énergie et ripa plusieurs boutons ! Venant de dérégler sa propre machine, le résultat de l’expérience s’avéra encore plus chaotique qu’avant ! Non seulement, en ouvrant une valve, les particules contenues dans la machine temporelle s’emplirent enfin de suffisamment d’énergie pour réagir mais de plus, elles fusionnèrent avec le nuage de Néant qui les absorba tous deux lors de l’explosion. L’énergie fut emportée par le souffle et tout organisme pris dans la tourmente et hébergeant Spirès fut littéralement dématérialisé par l’onde de choc ! « Vivant », ce qui inclut tout autant le non-né Baalest encore palpitant dans le ventre inerte de sa mère. Seules les personnes trop proches ou trop éloignées du rayon d’explosion subsistèrent sans mourir : Selphir et Goldar, mais pas seulement. Le futur enfant eut peut-être le moins enviable des sorts : survivre à l’explosion, heureusement & malheureusement couvert par l’utérus de sa défunte mère.

La machine ayant aléatoirement été réglée au 23 Zuphiron 2362 – 23.02.2362 – par Goldar, soit 150 ans dans le futur, ce fut là-bas qu’ils furent envoyés. Baalest ne possédant aucune immunité contre quoi que ce soit à son « âge » fut davantage irradié qu’eux. On ne sut pas précisément ce qu’il se passa pour lui : que devint-il ? Où et quand fut-il envoyé ? Il était en tout cas fort probable que cet évènement l’avait changé par la force toute-puissante des Magies. Peut-être que son corps fut modifié par le terrible Néant ? Dans tous les cas imaginables, ce choc avait eu beaucoup de chance de lui heurter l’esprit, de le rendre amnésique, voire aliéné. Pire ! Venait-il peut-être de disparaître à tout jamais dans le voyage temporel ?

Il m’aurait été essentiel en ma qualité de narrateur de comprendre ce qui se déroula entre les années 2212 et 2362 mais hélas ! les indices restent encore introuvables. Je comprendrai mieux en vous racontant la suite.

Ici débute la longue histoire…

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