Bélézia I

Destins Opposés

Chapitre 4

Qui suis-je ?

« Quelle a été la première chose que vous ayez vue ? Votre premier souvenir ? Sauriez-vous précisément le décrire ? Moi, je serai incapable de vous en donner le sens. »

BAALEST

Ma première sensation m’extirpa d’une nuée sans forme ni couleur, elle me fit entrevoir des nuances de noir et de gris dans ma vision. Peu à peu, de vagues tâches d’une lumière blanchâtre se mirent à envahir ma vision, elles semblaient docilement flotter, danser dans l’ombre… Puis elles s’évanouirent et le néant revint troubler mes souvenirs. Cette masse sombre s’éclaircit à nouveau dans un battement de paupières, lorsque j’ouvris pour la première fois de ma vie les yeux en ayant la sensation d’être ni dans mon monde, ni dans mon corps, ni dans mon esprit. Ce ciel qui me surplombait était clair, d’un azur splendide, et deux oiseaux virevoltaient et s’ébattaient au-milieu des nuages bas d’albâtre. Quittant cette poésie, je tournai faiblement ma lourde tête et aperçus une grande feuille verte tout juste détachée d’un arbre, verdoyante, échouée à un mètre de moi, pourtant il n’y avait absolument aucun arbre à mes côtés. Je tentai une première fois de me lever, brusquement atterré : j’étais, hélas ! trop faible, trop sonné et retombai allongé contre le sol. Reprenant mes esprits en main, je détournai ma tête de l’autre côté et vis une grande forme qui me surprit, elle éclata ma vue avec le reflet du soleil : aussi tranchante que luisante, polie, semblant neuve, posée à même le sol, dormait une épée débutant sur une fusée dorée et orangée striée de noir, qui se poursuivait sur une lame d’un bleu-métallique. Au bout du manche, presque à ma portée, reposait une ficelle rouge qui se finissait sur un médaillon orné de quatre emblèmes. Étrange ! Que faisait cette arme, déposée tout près de moi ? Qu’était la feuille qui m’entourait de l’autre côté ? Que faisais-je dans ce lieu inconnu et avais-je au moins un rapport avec ces artefacts ? J’étendis faiblement le bras pour attraper le manche et ramener l’épée auprès de moi. Ce qui m’intrigua le plus furent des caractères noirs gravés sur le manche, en spirale. On pouvait apercevoir d’un côté une inscription dans une langue qui me semblait ne pas connaître, tout en ayant l’impression qu’elle m’était familière, et de l’autre, sept symboles d’une langue qui me sembla naturellement reconnaître : on y distinguait simplement :

« B-a-a-l-e-s-t ».

J’ignorais le sens que portait ce mot et essayai de me rappeler d’une appellation, d’un nom, d’un prénom, de quelque chose pour m’identifier, mais rien ne me vint, mon esprit semblait brouillé. Sans solution, je pris le patronyme inscrit sur l’arme, histoire d’avoir un semblant d’identité dans le cas où cela me servirait.

Quand j’arrêtai de réfléchir, ma tête cessa de tourner. Je m’aidai alors de l’épée pour me redresser et parvins à me tenir debout : je me situais sur une hauteur rocheuse nue, rocher ou colline, battue par la brise. Être en altitude me permit de distinguer l’ombre apparente d’un village masqué au loin par un écran de brume ensoleillée. Empoignant l’arme et mettant la feuille dans la poche d’un drôle de haillon dans lequel je macérai, j’entrepris péniblement la descente du piton rocheux, titubant, mal dans ma peau… Je finis quand-même par arriver en bas. Au beau milieu d’une étendue de terre stérile qui me séparait du village, aucune direction ne me parut mieux qu’une autre car j’étais perdu, or, il fallut que je choisisse, étourdi par la douleur me revenant en tête. Je continuai ainsi vers le mystérieux village, croyant naïvement que, peut-être, quelqu’un serait à même de me reconnaître. Je cheminai encore et encore, ébloui, chancelant, piétinant bientôt, essoufflé, marcher me parut durer une éternité. Soudain, tout s’obscurcit, je n’avais plus la force, elle me lâcha d’un coup et je m’écroulai au beau milieu de ce nulle part.

 

Quelque variation de lumière me raviva et lorsque je revins à moi en ouvrant difficilement les yeux, un jeune homme brun aux yeux couleur terre-de-sienne me fixait de temps à autre, le reste du temps accroché à un manuel qu’il avait en main. Il se tenait assis sur un tabouret de bois blanc, courbé sur son livre, ses cheveux comme hérissés sur le crâne.
J’étais visiblement sur un lit de chambre, blotti au creux d’un épais drap d’une toile blanche, sûrement arrivé au « village ». L’individu aurait pu être méfiant mais il me questionna néanmoins d’un ton rassurant une fois qu’il me vit éveillé :

—Bonjour soldat. Ravi que vous soyez en vie… Comment vous sentez-vous ?

—Soldat ?

Je ne me rappelai pas d’avoir une fois combattu dans ce que je devais être avant.

—Vous devez faire erreur. Que… Où suis-je ? m’étonnai-je.

—Chez moi, bien sûr ! Oh, navré, je croyais que vous étiez soldat, avec cette arme de guerre…

—Cette épée, ce n’est pas la mienne, je l’ai trouvée.

—J’ignorais. Comment vous appelez-vous ?

—Moi ? … Baa… Baalest… oui, cela doit être… C’est mon prénom.

—Baalest ? Comme le célèbre général ? Enchanté, moi c’est Adam, comme un pas célèbre historien, pas du tout ! sourit-il. On va se tutoyer si tu veux bien, maintenant que les présentations sont faites.

—Ma tête… Comment suis-je arrivé ici ? Je ne me souviens pas…

—La région hors de la ville est dangereuse et souvent, malgré les conseils, il y a des imprudents qui sortent sans se méfier. Toi, tu étais évanoui au milieu du chemin menant au « Rocher » donc j’ai préféré te ramener avant que tu te fasses dévorer ou que tu meures.

—Tu ?

—« Tu » n’es pas léger avec tout cet attirail, on dirait un touriste !

—Désolé A… Adam. Je ne connais pas la provenance de tout ce que je porte sur moi. En réalité, je n’étais pas là-bas pour jouer avec le « danger », vous… tu, tu vas sûrement me prendre pour un aliéné mais je ne sais ni ce que je suis, ni qui je suis, ni même d’où je viens et pourquoi j’étais là-bas. « Baalest » n’est pas mon prénom, c’est le mot gravé sur le manche de l’épée.

—Bizarre, il y a bien cent ans qu’on ne fait plus ce modèle d’épées, d’ailleurs… réfléchit-il. Pourquoi te prendrais-je pour un fou, l’ami ? Tu sais, si tu te sens de te lever tu devrais faire un tour en ville. Qui sait, quelqu’un pourrait te reconnaître… Tu as simplement dû prendre un vilain coup dans le citron, rien de méchant…

Adam se leva du tabouret, posa son manuel et regarda la rue passante depuis sa fenêtre en lâchant un « Vivement ce soir. » puis il se retourna et descendit des escaliers de bois clair similaires au tabouret. Il devait avoir quelque chose à faire, peut-être même que je gênais dans son emploi du temps. Je me relevai, déboussolé, et je fis un rapide tour de la petite pièce : je ne pus pas manquer d’observer sur le meuble qui se trouvait en face de moi une sorte de coffret à bijoux en forme de commode, au-dessus, des photographies couleur sépia étaient exposées dans des cadres : des images de cet Adam avec des personnes qui m’étaient étrangères mais rassurantes grâce aux grands sourires qu’elles faisaient avec lui. Peut-être que des photographies de moi existaient quelque part pour m’aider à me souvenir ? Il y avait également un nombre impressionnant de médailles flamboyantes de javelot, de course, de concours d’écriture mais aussi une distinction militaire prostrée, en fond de placard, dans la pénombre. En avançant vers l’escalier, je trouvais aussi d’autres objets décoratifs tels que des galets arrondis blancs & noirs dont l’utilité m’échappait. Je pris l’escalier à mon tour en me soutenant fortement à la rampe enroulée qui me conduisit dans une salle à manger. Il y avait en-face de moi une petite table avec seulement deux chaises, un fauteuil de cuir vieillissant, et aussi un petit objet semblant venu d’une nouvelle ère : une espèce de petite boîte grise qui émettait certes de jolies petites images fades & floues mais je que trouvai bien incohérente et oiseuse dans le décor. C’était un objet ultramoderne et cher, et certains comme mon hôte – bien que l’objet ne fût pas tout à fait au point – l’avait acheté, certainement en espérant que, dans un futur proche, les réseaux seraient améliorés. Cela prendrait au moins quelques années, mais bref…

Adam avait l’air focalisé dessus, statique, et je pensai bien que cette nouveauté néfaste sonnait dissonante car elle détruisait une part de ce qui me semblait être le lien social. Pour preuve, Adam ne m’entendit pas quand je l’appelai une fois, même si je l’apostrophai d’un air un peu gêné.

Assez vite, j’ouvris la porte d’entrée sous un flash de lumière, Adam fut « réveillé » et tandis qu’il partait en cuisine il m’apostropha et pointa du doigt une veste accrochée à un portemanteau pour que je me couvre avec. En effet, il y avait aussi un air frais dehors. Je sortis donc dans un petit jardin simpliste que j’inspectai à la va-vite avant de quitter la demeure. Je me sentais déjà mieux qu’à mon premier réveil, les sensations me revenaient, je tenais solidement debout.

 

La lumière du ciel ensoleillé rendait la ville resplendissante et colorée, et l’air était doux et pur. Je refermai le portillon d’Adam et me mis à cheminer sur des pavés à la teinte de brique en guise de trottoir. Il y avait de grands poteaux métalliques plantés dans celui-ci, des piliers magistraux combattant la pénombre nocturne et surplombant mon regard en me sciant d’une ombre le jour. Je remontai la rue, observant avec attention un groupe de travailleurs guérir des plantes avec une lueur verte : c’était étrange, comme si un simple toucher ravivait les fleurs desséchées ! Je finis de longer la rue et arrivai à l’entrée d’un grand hôpital fait d’une pierre blanche commune dans la région mais je n’y rentrai pas, quelque chose ne m’en donnait pas envie, comme des énergies négatives. Après avoir fait demi-tour, j’aperçus une triplette de jeunettes assises sur un banc et qui se mirent spontanément à rigoler à ma vue, ne sais-je pourquoi. Mon attitude, mes vêtements, peut-être ? Je tirai parti de l’instant présent et leur demandai si l’une d’elles pouvait me reconnaître, au moins si elles avaient entrevu mon visage. Elles pouffèrent de rire et s’en allèrent gaiement. L’une d’elles se retourna quand-même, elle me fit un petit sourire désolé en fixant mes yeux, or, une autre la tira vivement : les inconnus n’étaient pas très bien vus, surtout ceux portant des accoutrements sordides.

Je redescendis la rue vers un rond-point orné d’une statue représentant le Rocher, en miniature. Il y avait là beaucoup de commerces et quelques grands béliers harnachés à des carioles et qui attendaient patiemment. Je passai entre les animaux presque hauts comme moi pour faire une à une les boutiques, toujours dévisagé par les commerçants. J’essayai de faire en sorte d’être reconnu mais à part entendre dire que je m’habillai comme un vieux ce fut hélas ! un sévère échec. Ainsi je n’eus plus qu’à admirer les passants et les animaux, à visiter les alentours, des épiceries aux locaux artisanaux, en solitaire avec, pour m’accompagner, les clochettes des animaux qui tiraient les charrettes dans l’allée principale.

Cette ville était grande pour moi, un peu vertigineuse car je n’en n’avais pas l’habitude. Entre les innombrables bâtisses aux tuiles beiges ou noires et les rues pléthoriques je craignis de me perdre et de ne pas retrouver la maison d’Adam. Je pris après réflexion la direction du sud vers le centre-ville et il me fallut parcourir un bon kilomètre pour l’atteindre. Ici, les gens semblaient tous pressés par quelque chose, ils marchaient vite et répondaient à peine, s’ils pouvaient au moins écouter ma question…

—Eh ! S’il vous plaît, j’ai besoin d’aide, pourr…

—Pas le temps, désolé.

Inutile de leur demander quoi que ce soit. En continuant de traverser ce lieu inconnu je finis par arriver sur une large place noirâtre, face à une bâtisse plate mais de grande envergure : des personnes y entraient, d’autres en ressortaient et parmi elles… Adam. Oui, c’était bien lui, il tenait un cabas de toile à la main. Dès qu’il me reconnut, il vint à pas pressés à ma rencontre. « Sûrement qu’il a emprunté un raccourci. » pensai-je alors. Je lui racontai ce que j’avais fait et vu alors il m’interrogea, perplexe.

—Est-ce que quelqu’un s’est rappelé de toi ?

—Non, c’est resté lettre morte. Pis encore, certaines personnes m’ont dévisagé comme si je ne suis pas le bienvenu.

—Les gens sont méfiants envers les inconnus. C’est normal et tu t’y feras.

Il me tendit un pain typique de cette ville, lequel se paraissait d’une belle robe orange corail croustillante à souhait. De plus, le pain était encore tout chaud et fleurait bon la farine du pays.

—Tiens, tu dois avoir faim. Prends ça, c’est du pain de corail, cela devrait te rassasier.

—Merci. Je n’ai pas plus faim que ça mais si tu insistes…

—Je ne voudrais pas que tu erres seul dans la rue ce soir, c’est malfamé. On se retrouve donc chez moi après, on trouvera des activités ! Tu te rappelles du chemin, hein ? Allez, courage.

—Oui, je pense que ça ira. Je te remercie, à tout à l’heure Adam.

Et il s’en alla avec son sac de toile avant de disparaître au coin d’une maison. Je passai de l’autre côté de la rue en me disant que, si je ne trouvais rien, je rebrousserais vite chemin. Devant moi se trouvait une grande route qui sortait de la ville par le sud-est, on distinguait une forêt au-loin… mais Adam m’ayant prévenu des dangers en extérieur de la ville, je ne franchis pas le dernier pavé… Une autre fois peut-être ?

 

Je me détournai sous le regard un peu étrange des locaux qui naviguaient entre le monde minéral et le monde végétal plus loin sans problème, sans peur des « monstres » que je n’apercevais pas. Certains en revenaient, les bras chargés de fleurs joliettes. Je retrouvai la grande artère avec, en face, une ruelle dont je pensai qu’elle amenait en centre-ville. À mon grand étonnement, je trouvai l’étroite ruelle isolée, sinistre et glauque, bouclée au bout par un vétuste grillage couvert de rouille. « Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? » me surpris-je à penser. Étonné et curieux, je m’approchai puis je pénétrai dans cette impasse sombre et déprimante. L’odeur était âcre, quelque part entre la pisse et la poubelle, il y avait un amas de détritus avachis le long de ce couloir débilitant et, sur le sol, la crasse suintait comme l’eau, en flaques polluées. Je marchai à pas lents de dégoût en direction du fond de l’endroit malpropre, remarquant une sphère brisée au sol. Il y avait quelque fumée noire qui semblait encore émaner d’elle, et cette fumée me rappela la lueur verte qui sortit des gants des paysagistes de la ville. Le phénomène m’envahissait, lui aussi semblait me transir, je ne voulais pas en approcher mais pourtant j’étais attiré, je voulais l’analyser… or, soudain…

—Atchaaaa !!

Je fis littéralement un bond de stupeur puis je fixai autour de moi, frissonnant. Ça venait de ma gauche mais pourtant il n’y avait personne… Je fis quelques pas encore, toujours rien… Peut-être avais-je rêvé, pris dans mes pensées ? Non ! Un grand carton usager renversé se mut alors de manière hallucinante ! Haletant, je fis deux pas, espérant trouver un rat ou bien un chat féral dans le mystérieux objet qui s’était « animé ». Je pris une bouffée d’oxygène en avançant la main et je le soulevai d’un coup sec… Oh !

Une voix féminine très surprise et apeurée me répondit par un cri terrifiant lorsqu’elle m’aperçut ! Elle se replia en se calfeutrant au fond du carton à présent sur le côté, tremblante. Un flash me frappa : je compris instantanément que j’étais dans les dessous, les bas-fonds de cette ville semblant idyllique, solidaire… Pauvre fille.

Je remontai une bonne fois pour toutes le rabat du carton déformé alors l’adolescente blondinette s’emmitoufla dans son décolleté, enfin, dans des haillons autrefois blancs, tout déchirés, qui étaient accessoirement grisés par la crasse environnante. Comment pouvait-on laisser ce genre de situation arriver ? Aurais-je pu être ici moi aussi si Adam… ? Par un réflexe me paraissant naturel, je m’agenouillai à sa hauteur afin de nous placer à égalité. Elle n’osa pas me regarder bien que je me faisais le moins monstrueux possible, alors pour ne pas lui donner l’impression de la juger je fixai un bracelet en cuivre bouffé par l’oxyde entre les quatre hématomes de son avant-bras gauche : un prénom difficilement lisible y était gravé. Il fallait au moins qu’elle me parle, si elle le pouvait ! Ainsi, je lui relevai de l’index et avec tendresse une mèche de cheveux, révélant l’âme verte de ses yeux tristes et faibles qui laissaient échapper leurs larmes pour se défendre de moi. L’atmosphère n’était pas seulement pesante, elle était irrespirable et je voulais briser cela. Je pris mon courage à deux mains et murmurai délicatement.

—Est-ce ton prénom, Aurore ? Moi, je m’appelle… Je m’appelle Baalest. Je ne te ferai rien, n’aie pas peur…

Ses lèvres gercées se mirent à trembloter mais elle n’objecta rien. À force, rassurée par ma présence, son petit minois bougea pour m’assigner un « oui », toujours sans paroles. Je la fixai quelques instants supplémentaires, assurant que je voulais l’aider, elle se couvrit le ventre avec une main et la poitrine avec l’autre. Profondément gêné, ne sachant que faire, je lui tendis mon pain de corail pour éloigner la vicieuse famine, or, elle ne réagit aucunement. Compréhensif, je le lui déposai à côté, sur le carton, puis je reculai d’un pas pour me faire moins envahissant. C’était la première fois que j’entendais mon cœur battre en mon sein. L’affamée me regarda furtivement, attendit que je scrute ailleurs la présence d’une quelconque personne capable de m’assister, puis attrapa le pain rapidement… Comme si j’allais le lui reprendre ! En replaçant mon regard sur elle, je pus me rendre compte de la raison qui la poussait à se protéger le ventre : elle portait un enfant, et déjà que vivre ici était un enfer le fait de sentir la souffrance d’un second être tel qu’un fœtus m’ulcéra !

—Je… Attends ici, je te jure que je reviens, je vais chercher de l’aide.

Par bonté, par nécessité, par peur aussi, je lui priai de m’attendre ici le temps que je trouve assistance : ce n’était pas une vie pour une personne enceinte ni pour personne d’autre d’ailleurs ! Comme cela était urgent je saisis la veste que j’avais sur moi et recouvris la demoiselle qui se recroquevilla dans le carton avant de partir à toutes enjambées hors de l’impasse. Que lui était-il arrivé ? Avec précipitation, je traversai la rue et retournai vers le centre-ville à la recherche du commerce le plus proche ! Entrant dans une échoppe abritant l’un des nombreux talmeliers de la ville, je tombai nez-à-nez face à une grande personne, forte de carrure, qui se tenait de l’autre côté d’un comptoir. Bafouillant, je lui expliquai avec des mots maladroits, déconstruits, la terrible situation, pourtant il n’eut pas l’air surpris ! Je tombai des nues : il me fixa avec ses yeux mi-clos et contesta d’emblée ma demande en ajoutant des propos caustiques !

—C’est une orpheline, jeune. Laisse-là ou elle te prendra tout ce que tu as, petit, si elle ne finit pas par prendre ta propre vie. Ce sont des voleuses, elles sont très dangereuses.

—Ce n’est pas possible, et puis elle est enceinte, Monsieur, Elle souffr…

—Pire ! Désolé, je ne vous aiderai pas pour « ça ».

—Ça ? Comment !? C’est un être vivant ! Je… où suis-je tombé ???

—Souhaitez-vous quelque chose d’aut… ?

Je repartis sèchement, outré, dégoûté, furieux ! Personne n’aurait pu m’aider et je ne compris pas cela ! Je songeai bien à Adam mais c’était loin d’ici et je ne pensais pas qu’il voulait accepter une inconnue chez lui, en tout cas quelqu’un de plus. Par ailleurs, c’était compréhensible… Non, je réfléchis dans ma course… Oui, je devais amadouer cette Aurore pour l’amener jusqu’à l’hôpital ! Là-bas ils seraient bien plus enclins à l’aider, ils seraient plus compétents que moi ! C’était loin mais qu’importe, je n’avais aucun but de vie et pourtant sa détresse m’affectait profondément ! Je te sauverai, Aurore ! Je rentrai vite dans l’impasse, rempli d’espoir, tout prêt à lui tendre la main, à la soutenir, à la protéger, mais malheureusement sous mon immense stupéfaction…

—Elle est partie…

Les bras ballants, je m’agenouillai peiné près du carton : à l’emplacement de la fille ne s’épanchait plus qu’une petite tache de sang séché et rien d’autre. Je ne pouvais pas avoir rêvé tout ça, ou alors c’était un horrible cauchemar… Non, j’étais certain, ce fut réel ! Avait-elle fui de peur envers moi, ou alors… ? Non, ce fichu talmelier mentait, je m’en convainquais !

En repartant pour sortir du lugubre lieu, je me pris alors les pieds dans un petit objet tombé par terre.

—Tiens ? m’étonnai-je.

C’était le bracelet de cuivre qu’elle portait sur son bras ! Je me baissai et le récupérai. J’appelai trois fois son prénom, scrutant toute l’impasse, sans toutefois obtenir le moindre signe de réponse. Défait, je rangeai l’objet dans ma poche et quittai l’impasse en marchant. Je tournai un peu dans les alentours pour tenter de la retrouver mais elle sembla avoir littéralement disparue, comme si elle n’avait jamais existé. Carrément dépité, je finis par rentrer, juste avec cet objet.

Durant mon retour je ressentis quelque chose de sordide, ce fut comme si j’étais suivi de loin. Pourtant, même si je me retournai plusieurs fois avec fulgurance sur le trajet, je n’aperçus rien d’anormal.

 

Affligé par mes péripéties, je retrouvai enfin la demeure d’Adam. À mon retour, il regardait parmi ses bibelots une photo de lui avec un autre garçon : ils portaient des vêtements militaires et souriaient. Il fixa une montre qui indiquait très précisément les caractères : « 29 : 63 » puis il exécuta un bref signe de prière fait en croisant ses deux bras. Je lui apparus comme un fantôme dans le reflet d’une vitre et il se retourna un peu gêné, m’interrogeant rapidement pour cacher son humeur.

—Alors, du nouveau ? Personne ne t’a reconnu ? Bah où est la veste que je t’ai filée, en bas ?

—Non personne…

—Tu dois venir d’une autre ville…

—Euh j’ai… Enfin, je, pour la veste…

—Oui ?

—Je l’ai perdue. Je marchais dans une rue sombre et déprimante, j’ai alors reconnu une jeune fille mal en point et je l’ai couverte avec le temps de chercher de l’aide. Elle a disparu avant que je revienne.

—Oh non, c’était l’une de mes vestes préférées ! C’était qui, celle-là, d’ailleurs, une orpheline je présume ? maugréa Adam.

—Exactement, oui ! Elle était enceinte aussi. Je voulais l’aider ! Je lui ai aussi donné le pain… Désolé, je n’aurais peut-être pas dû…

—Tu t’es fais pigeonner, voilà. Tant pis, tu ne pouvais pas savoir. Enceinte, tu dis ? Alors j’ai bien peur que, vu son état, elle meure vite. C’est triste, certes, mais que veux-tu y faire ? L’accouchement l’achèvera assurément.

—Rêve-je ? Tu n’as pas l’air de t’en soucier le moins du monde toi aussi ! répliquai-je outré.

—Calme-toi, je vais t’expliquer : tu sais, les vraies orphelines, celles qui n’ont plus de famille depuis leur plus tendre enfance, voire dès la naissance, elles sont recensées : il y en a douze, et nul – pas même moi – ne comprend pourquoi douze, et pourquoi seulement des filles. Les rumeurs disent qu’une vieille femme s’en occupait quand elles étaient bébés, toutefois elle serait morte et depuis quelques années ces petites traînent dans les rues en volant tout ce qu’elles peuvent, en manipulant parfois les autres à leur avantage…

—Enfin ! personne ne peut donc les aider, du moins les héberger ?! Par exemple toi, tu m’as bien accueilli alors que je te suis complètement étranger !

—Malheureusement pour elles… nul ne fait rien. Tu es le seul à avoir été gentil avec une orpheline. Difficile de revenir en arrière car leur réputation de « voleuses » est dorénavant établie. Au début j’étais comme toi, j’ai essayé de les comprendre, mais après m’être fait briser la fenêtre et dépouiller du réfrigérateur, des chaises, de la table et de plusieurs bijoux de valeur, j’en ai eu plus qu’assez. L’une de celle qui m’a cambriolé, je croyais en être amoureux… Bref, depuis, je tente de les repousser de devant chez moi et j’évite tout contact. Tu remarqueras par contre qu’il y en a une qui rôde dans le coin, hier encore, elle était là, près du réverbère.

—Si nous les aidions, elles ne voleraient plus, Adam… ruminai-je intérieurement.

Demain j’essaierai de retrouver Aurore, au moins je trouverai un sens à ma venue ici. Au pire, je ne dirai pas l’entière vérité, je la ferais passer pour quelqu’un de ma famille puisque de toute façon je ne me rappelais de rien à ce propos. Pourvu qu’il avale mes balivernes…

 

Adam, qui réfléchissait déjà à autre chose, m’offrit un goûter que nous partageâmes autour d’un lait chaud, puis au détour d’un fin couloir il me montra sa salle de bain toute meublée d’une céramique blanche basique. Il m’expliqua comment fonctionnait sa douche : grâce à un arrangement manuel d’Adam sur le robinet qui était cassé… Il ne l’avait arrangé que très sommairement.

Une fois qu’il redescendit, je me nettoyai en prêtant attention à ne pas tout détruire, tantôt en me passionnant d’avoir un corps capable de me soutenir avec facilité, tantôt avec perplexité sur des éléments que je lui trouvai étrange… En fait, comme dit, je n’avais pas l’impression d’être dans mon corps… Il ne correspondait que très difficilement à l’image que je renvoyai de ma façon d’être… Même ces bras lourds larges comme la tête d’Adam, ces cuisses de la même dimension que son tronc, ne me convenaient pas tant… Sordide.

Au sortir de la douche, je commençai à être repris de palpitations, je me sentis soudainement faible et vulnérable, amoindri. Je me dépêchai de m’habiller et rallai Adam, tombant exténué sur le lit de la chambre d’amis. On conversa encore un peu : je voulais en savoir plus : où, quand, comment fonctionnait la vie… Tous les désirs d’un hyperamnésique en somme.

—Adam, s’il te plaît, pourrais-tu m’en dire un peu plus sur ton monde ?

—Mon… monde ?? Ma foi, le monde n’est pas à moi, eh… Nom d’un « réquim » ! tu es amnésique à ce point, au point de ne plus reconnaître notre planète ?! resta-t-il hébété.

—Je ne me souviens plus. Je ne me sens pas très bien, désolé.

—Si t’as pris un coup, l’adversaire a dû cogner fort. Évidemment que je vais t’expliquer : tu as le roi de la culture locale avec toi ! Nous nous trouvons sur une planète nommée Bélézia, en l’an 2362 très exactement. Étant donné que tu as perdu la mémoire, il s’agit de 2362 ans après la découverte de la « Magie ». Tu suis ?

—Euh… Oui, ne t’en fais pas. La Magie ?

—Tu en as peut-être vu aujourd’hui sans t’en rendre compte mais on en parlera une autre fois, c’est une notion complexe. Soit, Bélézia est un monde constitué de cinq continents mais où seuls deux sont habités : Sir, où nous sommes, et Ezcard, à l’est. Il faut traverser l’océan pour s’y rendre. Les trois autres terres, inhospitalières, sont Ilyenda au nord-ouest, escarpée, couverte de forêts sombres et de montagnes infranchissables, Zarcad, au sud, divisé entre feu et glace, sans vie à cause de ses déserts de sable, de pierre et de neige…

—Et le dernier continent ?

—Difficile de savoir s’il s’agit d’une île géante ou d’un continent. On la nomme la « Zone Zéro » car elle est invivable et présumée maudite : zéro, comme le nombre de personnes qui en reviennent. Les légendes racontent que les pires prisonniers y seraient enfermés et hurleraient leur désir de vengeance chaque nuit aux barreaux glacés de leurs fenêtres… Hey, ce ne sont que des rumeurs, rassure-toi ! Maintenant que tu sais tout cela, je vais t’indiquer où tu as « atterri ».

Adam ouvrit un tiroir, en tira une carte et s’assit près de moi.

—La carte de notre continent : Sir. Sir, comme l’héritage d’un passé monarchique, mais aussi d’un vieux continent, premier peuplé. On parle plutôt de Pays de Sir. Le Pays recouvre juste le nord-est du continent, le climat y est propice et construire les villes à cet endroit permet le transport maritime mais aussi une communication facile avec Ezcard. Logique, non ?

—Sûrement.

—Au sud-est du Pays, tu as la capitale, Sice, mais il existe d’autres villes et villages ! Mince ! j’avais oublié : la ville où nous sommes, en bas à gauche de la carte, j’ai négligé de t’en parler alors que ça pourrait être utile à ta mémoire. Cette ville, c’est « Spirès ».

Ce mot me parut plus familier que prévu…

—Spirès ?!? Je suis presque sûr d’avoir au moins une fois entendu parler de ce nom, mais où et quand ? Impossible de m’en rappeler…

—Au fait, tu te souviens bien du nombre d’heures qu’il y a dans une journée ou ceci aussi est passé à la trappe ?

—Pas vraiment… 30… 40 ?

—Apparemment cela aussi est passé à la trappe ! se désola Adam. Nom de nom, je vais te chercher l’horloge alors ouvre grand tes oreilles !

J’avais l’impression d’être un enfant face à ses leçons. Adam, non sans broncher sur la qualité médiocre de ma mémoire, m’enseigna les heures et les jours, la chronologie diurne et nocturne et même si les phases d’une journée m’étaient connues, étrangement, je nageai dans le flou au niveau de ce qui touchait au temps. Je savais ou me rappelais de nombre de choses mais par exemple pas d’une notion aussi sommaire. Une fois qu’il eut fini ses explications, la fatigue me heurta de nouveau et je fus forcé de m’allonger. Adam m’assura en redescendant le colimaçon ligneux que :

—Tu as encore l’air sonné, repose-toi jusqu’à ce soir. Si tu veux, je t’emmènerai découvrir les nombreuses activités de la ville. Ah ! j’ai vu à la télé qu’il y a l’opéra Gaëro ec-xed skar dans quelques heures, c’est une valeur sûre, tu vas adorer : allons-y ensemble ! Demain, tu repartiras en quête d’informations tranquillement.

J’acquiesçai et restai quelques minutes supplémentaires avec les yeux ouverts. Je repensai à cette fille, Aurore, à qui Adam prévoyait un destin tragique. Peut-être que je finirai par la retrouver ? Il le fallait, je le voulais. Je fis tournoyer le bracelet oxydé, plongé dans mes réflexions, puis je le rangeai dans ma poche et m’assoupis sans m’en rendre compte…

 

Des voix lointaines baignaient les artères animées de Spirès, elles résonnaient jusque dans les rues isolées où un inconnu sournois marchait. Sa cape recouvrit le soleil qui touchait la ruelle, finissant par assombrir la jeune Aurore qui s’était enfuie par ma faute. Prise par la stupeur, elle se cramponna soudainement à son carton, l’air apeurée, mais rien ne parut troubler l’individu sombre qui la saisit comme un sac, l’arrachant du sol avant de la plaquer par les épaules contre un mur d’immeuble. La pauvre se crispa de douleur, hagarde !

—Tu vas m’écouter et me répondre rapidement : je sais qu’il y a un type qui est venu te parler tout à l’heure. Tu vas me donner son nom.

—Mais je… je…

—Réponds ! VITE ! Son nom ! vociféra l’être.

—Il lui veut du mal ! Je… je ne sais pas, je vous le jure !

L’être irascible la rejeta violemment par terre, totalement impassible à l’idée qu’elle soit enceinte ! Elle se réceptionna lourdement, cognant le sol avec ses bras et ses jambes, et essaya de se relever en titubant comme elle le put, éraflée. L’être la saisit de nouveau, cette fois-ci par la gorge, elle tenta de crier mais seul un son étouffé sortit !

—Je crois que l’on ne s’est pas compris : donne-moi une information sur lui ou je vais encore me mettre à serrer. Rappelle-toi d’avant, ça te fera parler, menteuse.

—Gnnniii, non ! Pitié, arrêtez… ! Urgh !

—Je vois que tu peux prendre de bonnes décisions quand on t’y force. Donne-moi au moins la couleur de ses yeux.

—Ils… étaient bleus.

—Clairs ou foncés ?!

—Argh !! Lâchez-moi, je vous en supplie ! Aaaah !

—Alors PARLE !!!

—F… f… Foncés.

—Ah, c’est mieux. Foncés comme les miens ?

—Oui…

—Si seulement j’avais planté son ventre au lieu de son cœur… Saleté de folie maudite, si jamais c’était bien lui qui… Merci, l’orpheline souillée ! Maintenant, disparais de ma sale ville, car si je t’y retrouve, je te tue, est-ce clair ?!!

—Aaaaaah ! D’accord, d’accord…

Il la lâcha brusquement. Elle prit le minimum et partit en détalant sous la panique, en pleurs, affolée. L’individu écrasa son carton du pied puis il se retourna vers un personnage en armure rouge et noire, striée de doré : un fantassin. Il se glissa presque à son oreille et chuchota des ordres discrets.

—Je ne suis sûr de rien mais ses yeux sont un signe précis. Avez-vous pu le localiser ?

—Je l’ai suivi mais j’ai fini par perdre sa trace au nord de Spirès…

—Nous sommes prêts. Il ne rééchappera pas, même si son visage m’est inconnu. Vous savez quoi faire : le grand évènement reste prévu pour la tombée de la nuit.

—Soit. J’incendierai chacune des maisons de la rue dans laquelle je l’ai perdu : il mourra.

—Excellent, étouffons-le dans l’œuf. Quittons cette rue, il y a des préparatifs à faire.

—Comment se nomme-t-il ?

—Baalest, à ce que j’en sais. Il est peut-être mort dans l’explosion. Je ne peux donc pas affirmer que nous suivons la bonne personne mais les indices sont concomitants et Spirès… Je te transmettrai l’ordre, crulas autezard… Et dire qu’il existe ou a existé par ma faute… c’est déprimant.

Goldar se retourna lentement pour fixer les hauts immeubles qui dépassaient et parla avec le puits sans-fond de haine qu’il engloutissait son âme.

—Spirès… Je vais te pulvériser, t’effacer du futur…

  

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