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Bélézia I

Destins Opposés

Chapitre 4

Qui suis-je ?

Ma première sensation, perdu dans une nuée sans forme ni couleur, ce fut d’apercevoir du noir naître dans ma vision. Seules de vagues taches de lumière parsemaient cette obscurité et semblaient flotter ou danser dans l’ombre puis elles s’évanouirent, le noir absolu revint. Cette masse sombre s’éclaircit lorsque je pus ouvrir pour la première fois les yeux en ayant la sensation de n’être ni dans mon monde, ni dans mon esprit, ni dans mon corps. Ce ciel qui me surplombait était clair, d’un bleu splendide, et deux oiseaux virevoltaient et s’ébattaient parmi les nuages d’albâtre. Je tournai faiblement la tête et aperçus une grande feuille verte échouée à côté de moi, pourtant, pas un arbre aux alentours. Tentant une première fois de me lever, j’étais, hélas ! trop sonné et retombai de tout mon long sur le sol. Reprenant mes esprits en main, je tournai ma tête de l’autre côté et vis quelque chose qui me surprit : aussi tranchante que luisante, posée à même le sol, il y avait une grande épée à la lame bleue et jaune-orangé, laquelle se poursuivait par une fusée dorée d’où partait une ficelle rouge qui se terminait par un médaillon. Étrange ! Que faisait-elle posée juste là ? Qu’était cette feuille ? Que faisais-je ici ? Avais-je un rapport quelconque avec cette arme ou cette feuille ? Je tendis faiblement le bras pour attraper le manche et la ramener près de moi. Ce qui m’intriguait le plus était les caractères noirs en reliefs apparents sur le manche, on y lisait d’un côté une inscription qui m’était totalement inconnue et de l’autre sept autres caractères parfaitement compréhensibles et en une langue dont les symboles m’étaient familiers... je ne saurais expliquer pourquoi. On y distinguait simplement « B-a-a-l-e-s-t ». J’ignorais totalement la signification du mot que formaient ces lettres, mais je choisis de m’en faire un prénom puisque j’ignorais le mien. On m’appellera dorénavant « Baalest », cela me permettra au moins d’avoir une identité au cas où ça deviendrait nécessaire.

Je finis par réussir à me tenir debout, je me situais sur les hauteurs d’un rocher ou d’une colline, je ne le savais pas distinctement. Être en altitude me permit de distinguer l’ombre apparente d’un village masqué au loin dans un écran de brume dû à la distance. Empoignant l’arme et la feuille, j’entrepris péniblement la descente de cette colline, ou de ce rocher, je marchai en titubant encore un peu, mais je finis quand même par arriver en bas. Au beau milieu d’une étendue de terre stérile, aucune direction ne m’était connue et il fallut que je fasse un choix, car ma tête tournait de plus en plus. Je pris ainsi la direction du village, peut-être qu’une personne serait capable de me reconnaître ? Alors je cheminai encore et encore, cela me parut une éternité et plus je marchais, chancelant et comme essoufflé, plus ma vision se troublait. Soudain, tout s’obscurcit, je n’étais malheureusement pas en état et je finis par m’écrouler au beau milieu de ce nulle part.

Lorsque je revins à moi et rouvris les yeux, un jeune homme brun aux yeux couleur terre de sienne me fixait patiemment, penché sur moi. Il se tenait assis sur un tabouret, les cheveux coiffés comme hérissés sur le crâne. J’étais visiblement sur un lit de chambre, au doux creux d’un épais drap d’une toile blanche, sûrement arrivé à ce village. L’individu qui aurait pu être méfiant me questionna néanmoins d’un ton rassurant :

— Bonjour soldat, ravi que vous soyez en vie... Comment vous sentez-vous ?

— Soldat ??? Vous devez faire erreur... que, où suis-je ?

— Oh, navré, je croyais que vous étiez soldat, c’est sûrement à cause de l’arme...

— Cette épée ? Elle n’est pas mienne, je l’ai trouvée.

— Je l’ignorais. Comment vous appelez-vous ?

— Moi ?... Baalest... oui, cela doit être... c’est mon prénom.

— Ah, comme le célèbre général ? Enchanté, moi c’est Adam, on pourrait se tutoyer maintenant que les présentations sont faites.

— Aïe, ma tête ! Comment suis-je arrivé ici ?

— La région hors de la ville est plutôt dangereuse et à chaque fois, malgré les conseils, il y a des imprudents qui y vont sans se méfier. Toi, tu étais évanoui au milieu du chemin donc j’ai préféré te ramener en ville avant que tu te fasses dévorer ou que tu meures.

— Tu ?

— Tu n’es pas léger, tu sais, avec cet équipement !

— Désolé, je ne connais pas la provenance de tout ce que j’ai sur moi. En réalité, je n’étais pas là-bas pour le « danger », vous... tu, tu vas sûrement me prendre pour un dingue, mais je ne sais ni ma véritable identité ni d’où je viens. « Baalest » est le mot qui est gravé sur cette épée.

— Pourquoi te prendrais-je pour un fou ? Tu sais, si tu te sens de te lever, tu devrais faire un petit tour dans le village. Qui sait, quelqu’un pourrait te reconnaître ? Tu as simplement dû prendre un vilain coup sur le crâne, rien de méchant...

Adam se leva du tabouret et regarda la rue depuis sa fenêtre, il se retourna puis descendit des escaliers de bois clair. Il devait avoir quelque chose à faire. Je me levai déboussolé et fis un rapide tour de la pièce, je ne pus manquer d’observer sur le meuble de bois qui se trouvait face au lit une sorte de commode sur laquelle il y avait différentes photographies couleur sépia exposées : des images de cet Adam avec des personnes qui m’étaient étrangères. Il y avait également un nombre impressionnant de médailles, de bibelots en tout genre ou d’autres objets décoratifs tels que des pierres arrondies dont j’ignorais totalement le sens ou l’utilité. Je pris l’escalier à mon tour en me soutenant lourdement à la rampe enroulée. Je me trouvais maintenant dans une salle à manger ou un salon. Il y avait là une petite table avec seulement deux chaises, un fauteuil de cuir vieillissant, et aussi un petit objet, une espèce de petite boîte noire et archaïque qui faisait certes de jolies petites images fades et floues, mais que je trouvai bien oiseuse à mon goût. Il s’agissait d’un objet ultramoderne et cher, et bien que non encore au point, certains, comme mon hôte, avaient acheté cet objet. Certainement en prévision d’un futur proche où le réseau serait au point, ce qui ne serait le cas que dans plusieurs années tout au moins. J’ouvris la porte d’entrée sous un véritable flash de lumière, Adam alors en cuisine m’apostropha et pointa du doigt une veste accrochée à un portemanteau pour que je m’en couvre. Ensuite, je sortis. Je me sentais déjà mieux que la première fois que je m’étais levé, au moins, je tenais solidement debout.

Les lumières du ciel ensoleillé rendaient cette ville vraiment resplendissante et l’air était doux. Je quittai un jardin et cheminai sur des pavés à la teinte de brique en guise de trottoir. Il y avait de grands poteaux métalliques plantés dans le chemin, des piliers magistraux surplombant mon regard et qui s’illuminaient quand arrivait la pénombre nocturne. Je remontai la rue jusqu’à l’entrée d’un grand hôpital de pierre blanche, mais je n’y rentrai pas et au-delà nous quittions la ville pour revenir vers le rocher. En faisant demi-tour, j’aperçus un groupe de jeunettes assises sur un banc qui se mirent à rigoler à ma vue, je ne sais pourquoi. Mon attitude, peut-être ? Je tirai toutefois parti de l’instant et leur demandai si l’une d’elles pouvait mettre une véritable identité sur mon visage, elles pouffèrent de rire et s’en allèrent gaiement. L’une d’elles me fit un petit sourire désolé, mais une autre la tira vivement, les inconnus ne devaient pas avoir la cote par ici... Je redescendis la rue vers un rond-point, il y avait là beaucoup de commerces alors je les fis un par un. J’essayai de faire en sorte que les marchands me reconnaissent, mais hélas ce fut sans succès. Ainsi, je n’avais plus qu’à profiter de visiter les alentours en solitaire avec, pour accompagnement, les cloches d’animaux qui tiraient des charrettes dans l’allée principale.

Cette ville était grande pour moi, entre les innombrables bâtisses aux tuiles beiges ou noires et les rues différentes : je craignais de me perdre. Je pris la direction du sud vers le centre-ville et il me fallut parcourir un bon kilomètre pour l’atteindre. Là-bas, les gens semblaient tous pressés, ils marchaient vite et me répondaient à peine. Inutile de leur demander quoi que ce soit. En continuant de traverser ce lieu inconnu, j’atterris par hasard face à une bâtisse bien plus grande que les autres, celle-ci était peuplée, des personnes y rentraient, d’autres en ressortaient et parmi elles, Adam, oui c’était bien lui, il avait un sac de toile à la main. Il me reconnut et vint à ma rencontre, « sûrement qu’il avait emprunté un raccourci », pensai-je alors. Je lui racontai ce que j’avais vu et fait, alors il m’interrogea curieux :

— Est-ce que quelqu’un s’est souvenu de toi ?

— Non, c’est resté lettre morte, pis encore certaines personnes m’ont complètement dévisagé du regard.

— Les gens sont méfiants envers les inconnus, c’est normal. Tu t’y feras.

Il me tendit un pain typique de cette ville, lequel se parait d’une belle robe orange corail croustillante à souhait, de plus il était encore tout chaud :

— Tiens, tu dois avoir faim, prends ça, cela devrait te rassasier et en plus, c’est bon.

— Merci. Je n’ai pas plus faim que ça, mais si tu insistes.

— Je ne voudrais pas que tu erres dans la rue ce soir. Alors, on se retrouve chez moi après, tu te rappelles le chemin ? Allez, courage...

— Oui, je pense que ça ira, à tout à l’heure, Adam.

Et il s’en alla avec son cabas de toile avant de disparaître au coin d’une maison. Je passai pour ma part de l’autre côté de la rue. Devant moi se trouvait la route qui sortait de la ville par le sud-est, l’on distinguait une grande forêt au loin... mais Adam m’ayant prévenu des dangers en extérieur de la ville, je ne franchis pas le dernier pavé...

En me détournant pour revenir chez Adam, j’aperçus, à mon grand étonnement, une étroite ruelle isolée, beaucoup plus sinistre et glauque, bouclée au bout par de vétustes grillages couverts de rouille. Surpris et curieux je m’approchai puis je pénétrai dans cette impasse sombre et déprimante. L’odeur était âcre, il y avait un amas de détritus avachis le long de ce couloir débilitant et par terre, la crasse suintait comme l’eau. Je marchai à pas lents de dégoût en direction du fond de cet endroit malpropre quand j’entendis soudain éternuer, un grand carton usager se mut alors je fis, étonné, deux pas envers ce mystérieux objet animé.

Je le soulevai quand une voix féminine très surprise et apeurée me répondit, elle m’aperçut et se replia en se calfeutrant au fond du carton. Je compris soudainement que j’étais dans les dessous, dans les bas-fonds de cette ville semblant idyllique, pauvre fille...

Je remontai une bonne fois pour toutes le carton alors, l’adolescente blondinette s’emmitoufla dans son décolleté, enfin, dans ses haillons blancs tout déchirés qui étaient accessoirement grisés par la crasse environnante.

Par un réflexe me semblant naturel, je m’agenouillai à sa hauteur afin de nous placer à égalité. Elle n’osa pas me regarder bien que je ne me sentis pas tant monstrueux, alors pour ne pas donner l’impression de la juger, je fixai un bracelet en cuivre bouffé par l’oxyde entre les hématomes de son avant-bras gauche, un prénom était gravé dessus. Il fallait au moins qu’elle me parle ! Ainsi, je lui relevai avec douceur une mèche de cheveux, révélant l’âme verte de ses yeux tristes et faibles qui laissaient couler des larmes pour se défendre contre moi. Je lui murmurai délicatement quelque chose afin de briser cette atmosphère pesante :

— C’est ton prénom, Aurore ? Moi, je m’appelle... Baalest. Je ne te ferai rien, n’aie pas peur...

Ses lèvres gercées se mirent à trembloter, mais elle n’objecta rien, à force, son petit minois bougea pour m’assigner un oui.

Je la fixai quelques brefs instants supplémentaires, elle se couvrit le ventre avec une main et la poitrine avec l’autre, je lui tendis le morceau de pain, mais elle ne réagit aucunement. Compréhensif, je le lui posai à côté, sur le carton puis je reculai d’un pas.

Elle me regarda furtivement, attendit que je scrute ailleurs puis attrapa rapidement le pain. En replaçant mon regard sur elle, je pus alors comprendre la raison pour laquelle la jeunette se protégeait le ventre : cette cause était qu’elle portait un enfant en elle. Par bonté, je lui demandai de rester ici, au moins le temps de trouver de l’aide, car ce n’était pas une vie pour une personne enceinte ni pour personne d’autre d’ailleurs. Comme cela me paraissait urgent, je saisis la veste que j’avais sur moi et l’en recouvris, la jeunette se recroquevilla dans le carton.

Je quittai avec précipitation la rue et je retournai vers le centre-ville à la recherche d’un commerce proche. Entrant dans une échoppe abritant l’un des nombreux talmeliers de la ville, je vis en face de mon être une grande personne forte de carrure qui se tenait de l’autre côté de la caisse. Je lui expliquai la situation avec mes mots maladroits, mais il n’avait pas l’air surpris, il me fixa et contesta ma demande par des propos caustiques(1) :

— C’est une orpheline, laisse-là, elle te prendra tout ce que tu as, petit. Ce sont des voleuses...

— Mais elle est enceinte ! Monsieur !

— C’est pire ! Désolé, je ne vous aiderai pas pour ça.

Ça ? C’est un être vivant ! Je... où suis-je tombé ? songeai-je.

— Vous souhaitez quelq... ?

— ...

Je repartis sèchement, personne n’aurait pu m’aider de toute façon. Je songeais bien à Adam, mais c’était loin d’ici et je ne pensais pas qu’il veuille accepter une inconnue chez lui... en tout cas quelqu’un de plus. Par ailleurs, c’était compréhensible. Non, je comptais plutôt amadouer cette jeune fille pour ensuite l’emmener à l’hôpital, là-bas, ils seraient beaucoup plus compétents que moi pour s’en occuper... C’était loin, mais faisable.

Je retournai précipitamment dans la ruelle sombre plein d’espoir pour elle, mais malheureusement à ma grande surprise :

— Elle est partie...

Je m’agenouillai peiné près du carton, à l’emplacement de la fille ne s’épanchait plus qu’une petite tache de sang séché, c’était tout.

Rien d’autre, avait-elle fui de peur envers... moi ???

En repartant pour sortir du lugubre lieu, je me pris les pieds dans un petit objet par terre, c’était le bracelet de cuivre qu’elle portait au bras, je me baissai et le récupérai. Appelant son prénom sans toutefois obtenir de réponse, je rangeai l’objet dans la poche et quittai l’impasse.

Je tournai un peu dans les alentours pour tenter de la retrouver, mais elle semblait avoir comme disparu, comme si elle n’avait jamais existé. Je finis par rentrer dépité, juste avec cet objet. Ce qui me parut drôlement étrange pendant mon retour fut que je me sentis suivi, pourtant en me retournant plusieurs fois sur le trajet, je n’aperçus strictement rien d’anormal...

Adam regardait parmi ses bibelots une photo de lui avec un autre garçon, ils portaient des vêtements militaires et souriaient. Il exécuta un bref signe de prière puis se retourna vers moi un peu gêné, il m’interrogea pour cacher cela :

— Alors, du nouveau, personne ne t’a reconnu ? Où est la veste que je t’ai donnée ?

— Non, personne... euh j’ai, enfin je, pour la veste...

— Oui ?

— En marchant dans une rue sombre et répugnante, j’ai remarqué une jeune fille bien mal en point, je l’en ai couverte le temps de chercher de l’aide, mais elle avait disparu avant que je revienne...

— Une orpheline, je présume ?

— Oui, exactement ! et elle était enceinte aussi. Je lui ai donné le pain, désolé... je n’aurais peut-être pas dû...

— Tant pis, tu ne pouvais pas savoir. Enceinte, tu dis ? Alors elle va bientôt mourir... C’est triste, mais dans son état, l’accouchement aura de fortes chances de la tuer...

— Je rêve !? Tu n’as pas l’air de t’en faire énormément !

— Tu sais, de vraies « orphelines », celles qui n’ont plus eu de famille dès la plus petite enfance, voire dès la naissance, il n’y en a que douze et étrangement dans cette ville, nul ne comprend pourquoi. Une vieille femme s’en occupait quand elles étaient bébés, toutefois elle est morte depuis quelques années et ces petites traînent dans les rues en volant tout ce qu’elles peuvent...

— Mais personne ne peut les aider ou les héberger ?! Par exemple toi, tu m’as bien hébergé alors que je te suis étranger.

— Malheureusement pour elles... tu es le seul à avoir été gentil avec une orpheline. Difficile de revenir en arrière, car leur réputation de « voleuses » est dorénavant faite. Au début, j’ai essayé de les comprendre, mais après m’être fait briser la fenêtre et embarquer le réfrigérateur parmi d’autres d’objets de valeur, j’en ai eu plus qu’assez. Depuis, je tente de les repousser de devant chez moi. Mais il y en a une qui rôde dans le coin, elle y était encore hier.

— Si on les aidait, elles ne voleraient plus, Adam... pensai-je. Demain, j’essaierai de les trouver, au moins je trouverai un sens à ma venue ici.

Adam, qui réfléchissait à autre chose, m’offrit un goûter que nous partageâmes puis, au détour d’un fin couloir, il me montra sa salle de bain, toute meublée de céramique blanche très basique. Il m’expliqua comment fonctionnait sa douche : un arrangement manuel qu’avait fait Adam sur le robinet qui était cassé... Il ne l’avait arrangé que très sommairement.

Je me nettoyai en prêtant attention à ne pas tout détruire, mais à la sortie de la salle de bain, je commençai à me sentir faible. Ainsi, une fois Adam rallié, je retournai m’asseoir sur le lit, exténué. On conversa encore un peu :

— Adam, pourrais-tu m’en dire un peu plus sur ton monde ?

— Mon... monde ?? Le monde n’est pas à moi, déjà... Es-tu amnésique à ce point, au point de ne plus reconnaître notre planète ?!

— Je ne me souviens plus... Je ne me sens pas très bien.

— Si tu as pris un coup, l’adversaire a dû frapper fort. Évidemment que je vais t’expliquer, mais bon. Nous nous situons sur une planète nommée Bélézia, en l’an 2362 très exactement, étant donné que tu as perdu la mémoire, il s’agit de 2362 ans après la découverte de la Magie. Tu suis ?

— Euh... oui, ne t’en fais pas. La Magie ?

— On en parlera une autre fois, c’est compliqué comme notion. Soit, Bélézia est un monde constitué de cinq continents, mais seuls deux sont habités : Sir, où nous sommes et Ezcard, à l’est, il faut traverser l’océan pour y aller. Les trois autres terres, inhospitalières, sont Ilyenda, lieu escarpé au nord-ouest de Sir, pour ses forêts sombres et ses montagnes infranchissables, Zarcad, entre feu et glace à l’extrême sud, qui est sans vie à cause de son désert de sable et son désert froid...

— Et le dernier continent ?

— Difficile de savoir s’il s’agit d’une île géante ou un continent, nommée « Zone Zéro », car elle est encore plus invivable qu’Ilyenda et Zarcad. On dit qu’elle est maudite et des légendes racontent que les pires prisonniers y seraient enfermés... Ce ne sont que des rumeurs, rassure-toi. Maintenant que tu sais tout cela, je vais t’indiquer un peu plus précisément où tu as « atterri ». (Il sortit une carte de son placard et revint.)

La carte du continent Sir, enfin juste le nord-est de notre continent, soit le « pays de Sir », la région où ont été construites les villes pour la facilité à communiquer avec Ezcard, logique, non ? Au sud-est de la carte, tu as la capitale, Sice, mais il existe d’autres villes ou villages. Mince ! j’avais presque oublié : la ville où l’on se trouve est en bas à gauche de cette carte, j’ai négligé de te le dire et ce serait peut-être utile pour ta mémoire, cette ville s’appelle Spirès...

— Spirès ?!? Il me semble déjà avoir entendu ce nom, mais quand ? Impossible de me souvenir. Cela me dit toutefois quelque chose.

— Au fait, tu te souviens combien il y a d’heures par jour sur Bélézia ou ceci aussi est passé à la trappe ?

— Hum... pas vraiment... 30 ?

— Apparemment, cela aussi est passé à la trappe, nom de nom. Ce n’est pas grave, je vais chercher l’horloge et je t’explique...

J’avais l’impression d’être un enfant face à ses leçons. Adam m’enseigna les heures et les jours, la chronologie diurne et nocturne, étrangement je n’avais aucune réminiscence de ceci, je savais ou me rappelais de beaucoup de choses, mais par exemple, pas de celles-là.

Une fois qu’il eut fini ses explications, la fatigue me heurta de nouveau et je dus m’allonger. Adam m’assura en redescendant l’escalier colimaçon de bois que :

— Tu as l’air encore un peu sonné, repose-toi au moins jusqu’à ce soir. Si tu veux, je t’emmènerai découvrir les activités de la ville, il y a un opéra dans quelques heures. Demain, tu repartiras en quête d’informations...

Je restai quelques minutes supplémentaires avec les yeux ouverts, à penser à cette fille, Aurore, à qui Adam prévoyait un destin bien tragique. Peut-être que je finirai par la retrouver ? Je faisais tournoyer le bracelet oxydé, plongé dans mes réflexions puis je le rangeai dans ma poche et m’assoupis...

Par malheur à cet instant, un inconnu bien plus sournois pénétra dans une seconde ruelle sombre. La petite Aurore qui s’était déjà enfuie de la première par ma faute s’y trouvait. Elle se cramponna alors à son carton en signe de peur, mais rien ne parut troubler l’individu qui la saisit comme un sac avant de la plaquer par les épaules contre un mur. La pauvre se crispa de douleur :

— Tu vas m’écouter et me répondre rapidement : le type qui est venu te parler tout à l’heure, quel est son nom ?

— Mais je... je...

— Tu vas me répondre oui ?! Son nom !

— Il lui veut du mal...

     Je... je ne sais pas.

L’être la rejeta par terre, totalement froid à l’idée qu’elle soit enceinte, elle se réceptionna comme elle put en titubant. L’être la saisit de nouveau, cette fois-ci par la gorge :

— Je crois que l’on ne s’est pas compris. Donne-moi une information sur lui ou je vais encore me mettre à serrer. Rappelle-toi d’avant, ça te fera parler !

— Gnnni, non !... Pitié, arrêtez...

— Je vois que tu sais prendre les bonnes décisions quand on t’y force ! Donne-moi au moins la couleur de ses yeux !

— Ils... étaient bleus.

— Clairs ou foncés ?!

— Heu... lâchez-moi, je vous en supplie.

— Parle !!!

— F... f... foncés.

— Ah, c’est bien. Foncés comme les miens ?

— Oui...

— Je savais bien que j’aurais dû planter le ventre au lieu du cœur, maudite folie, si jamais c’était lui... Merci, l’orpheline souillée ! Maintenant, disparais de cette ville que si je t’y retrouve, je te tue, est-ce clair ?!!

— Aaah... oui...

Il la lâcha brusquement. Elle prit le minimum et partit en détalant sous la panique. L’individu se retourna vers l’un de ses fantassins, lui donnant un ordre discret :

— Je ne suis pas sûr que ce soit lui, mais ses yeux ont la même couleur. L’avez-vous localisé ?

— Je l’ai suivi, mais j’ai fini par perdre sa trace au nord de Spirès.

— Dans ce cas, vous savez quoi faire... L’événement est prévu pour la tombée de la nuit.

— Très bien, j’incendierai toutes les maisons de la rue où je l’ai perdu pour le tuer.

— Excellent, étouffons-le dans l’œuf. Allons-nous-en.

— Comment se nomme-t-il ?

— Baalest, à ce que j’en sais, mais il est peut-être mort dans l’explosion alors je ne peux pas être sûr. Tu peux te mettre en place, je te transmettrai l’ordre, Crulas autezard... Et dire qu’il existe par ma faute... c’est déprimant !

 

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(1) « Caustiques » puisque tenant plus de la moquerie que de la méchanceté, dans le sens de méchanceté le mot acerbe aurait davantage été approprié.

  

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