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Au nom de la Loi & et de l'Ordre

CHAPITRE 2

 

Dans un froid de montagne, au-dessus d’une eau blanche presque givrée, des feux de misère peinaient à réchauffer les soldats entassés dans les cabines. Des bruits étranges, des craquements rogues, traversaient les murs en les faisant tressaillir. Il y avait même ça et là sur la frégate des infiltrations d’eau qui suintaient par gouttes fraîches et traîtres dans le noir, elles descendaient silencieusement, comme des araignées, le long des parois, assenant d’infâmes coups de grippe, aidée par le vent marin et sournois qui franchissait les bords des hublots en sifflant. Toute l’étanchéité était à revoir...
—Nuit sinistre, hein ?   
—Nuit cauchemardesque. Dans quatre mètres carrés je broyais du noir en tremblant. Je n’avais de cesse de penser à une belle rouquine de la veille que j’avais vu dans cette Taverne, à Sice, « L’exalté », c’est bête, j’étais marié pourtant. Mais les fantasmes vont et viennent souvent, et aussi souvent que je pensai à elle j’avais l’impression d’avoir moins froid. Pour dire, j’avais tellement froid que je n’aurais pas pu me branler, pas même ne pouvais-je être excité même si j’avais envie ! ! Puis tout à coup dans la nuit, il y eut de drôles de bruit dans le couloir à côté de ma chambre, une sorte de pépiement que j’écoutais d’une oreille, à moitié endormi.    
Non, pas des ronflements. La voix du sergent et d’un commandant dépêché depuis la seconde caravelle. Quelque chose n’allait pas, et ils faisaient tout pour minimiser le volume de leur conversation, forçant le soldat à se lever pour s’incliner vers sa porte. Ce n’était pas dans le code d’honneur mais être maintenu dans l’ignorance non plus. De quoi parlaient-ils si tard dans la nuit, à une heure où le givre envahissait le navire ? « Ça furète quelque part ici... »      
Le soldat retint spontanément sa respiration, croyant être démasqué. Non, définitivement, on ne parlait pas de lui. « Quelqu’un, l’un des membres du personnel, ne devrait pas être ici... Il y a une taupe dans le navire, mais tous les registres ont été falsifié. J’ai vérifié : graphie, signature, tout est faux et maintenant que nous sommes partis impossible de faire demi-tour ou escale. Je ne sais pas ce que veut celui ou celle qui veut jouer au plus malin avec nous mais si je l’attrape je le pends par les boyaux... fuma de colère le commandant. Ouvre l’œil, sergent, observe-les parce que le temps est compté. S’il nous échappe, il sera toujours plus rapide que nos blindés à dos de bélier ou de cheval. Et nous ne savons pas dans quelle direction il s’en ira. »
Un imposteur dans une frégate militaire ? Pari risqué, peut-être à la hauteur de l’enjeu, un enjeu inconnu de soldat qui collait sa joue contre le porte creuse... Après un crissement de bois dû au roulis, il parvint à reprendre le fil de la conversation, quand le sergent osa avec déficience émettre cette question : « Pourquoi l’Armée de l’Espadon n’a-t-elle pas été réquisitionnée, commandant ? ». Le commandant s’était retourné vers son sergent, on le sentit au bruit plus fort les guêtres qui tapèrent le plancher et le firent trembler jusqu’aux pieds du soldat. La voix était tout à fait menaçante : « Je pourrais réprimander tes accès de curiosité, sergent... » mais elle finit par devenir une haine sourde et lente : « Nous ne sommes pas une priorité pour notre pays. Nos conflits ne feront pas de nous des héros parce qu’un spirelien déglingué à décider de mettre Sir à genoux et attire toute l’attention sur lui et ceux qui le combattent. L’Espadon est toujours plus valeureuse que le Faucon, elle semble aussi toujours plus occupée à défendre les citoyens. Ce sont des imbus, une armée élitiste qui préfère jouer du pathos sur le dos d’un fou que d’être là où ça fait mal, dans les tranchées. Remplis ta mission, et regarde ensuite ce que le pays te rendra en estime, toi, en tant que sergent du Faucon... ». Le sergent semblait perplexe, argumentant par ses maigres propos « Je le fais par honneur, commandant, pour mes frères d’armes et pour ceux qu’on doit défendre. » Au commandant d’ajouter : « Péniblement, mais assurément, tu te rendras compte que tu n’es qu’un pion, tout comme moi, et que l’on t’envoie faire du sale boulot. Je prie grandement pour que cet énieme conflit soit celui qui te consacrera, cependant, crois-moi, le fou vaincra parce que l’Espadon le sous-estime, il attirera à nouveau toutes les passions et nous resterons dans l’ombre. Que Bélézia te protège ! »        
Le soldat comme le sergent étaient dépités. Ce dernier regarda le commandant partir et finit par chuchoter, triste, sans vraiment y croire : « Devenir une légende ou sombrer dans l’inconnu... » :
—« Je deviendrai la légende du Faucon, peu importe si cela doit me prendre toute une vie ! » récupéra-t-il son ambition. Ensuite, je préférai me reposer. C’était la première fois depuis mon entrée à l’armée que je n’entendis pas les trompettes matinales. Je crus rêver trois fois et être plongé dans le coma tant mon sommeil me parut long !     
Et le matin se leva sous un ciel catastrophique, laiteux à souhait. Tout le monde était sur le qui-vive, prêt à analyser les comportements de tout le monde à tout-instant. La chasse à la sorcière avait débuté sous les yeux hagards du soldat Banhart qui découvrait la tension silencieuse qui émanait par endroits. Tout avait été échafaudé en catimini pour que le personnel naviguant n’ait vent d’aucune fuite. Même les entrées et sorties des toilettes étaient épiées ! Alors qu’il se mit à zyeuter les civils à son tour tout en recherchant le calme, la voix du sergent, déterminée, vient se poser à son épaule pour lui indiquer des instructions dont il n’avait pas conscience. Une goutte de pluie vint alors s’abattre sur lui tandis qu’il affirmait être dans le coup, se dirigeant vers un premier inconnu afin de vérifier ses dires... Il fallait qu’il invente une discussion, peu importait sur quoi...             
—C’est bien aimable à vous de nous amener sur Ezcard. Savez-vous si le trajet sera encore long ?           
—J’l’ai expliqué à vot’ cap’tain : avec l’mauvais temps et les vents contraires on n’doit pas faire plus de 7 nœuds à l’heure. On sera arrivé d’main vers l’soir ! Sûr ! 
—Je n’ai jamais visité ce continent, il paraît qu’il y a des beaux sites à explorer...             
—J’croyais que vous v’niez pour un conflit, moi. D’toute façon je n’peux pas vous r’pondre, j’suis originaire d’Aégandia, j’lai jamais vue la ville-lumière !
—Très bien. Je vous crois. Merci de m’avoir répondu.   
Il y avait peu de chances que ce soit lui, même si l’on ne pouvait pas en être certain. Il semblait trop vieux, et l’on aurait dit que l’un de ses potentiels enfants avait accroché un scoubidou à ses clefs. Ou alors il avait de mauvais goûts... Au fur et à mesure de sa journée, les excuses bidons pleuvaient et rien de concluant ne se présentait à eux. La nuit revenue sous une forte houle, le soldat s’empressa de se préparer au lendemain, se dirigeant naturellement vers la salle d’hygiène...      
—Et je ne sais pas pourquoi, il y avait un type bourru à ma gauche. Instinctivement, je suis resté bloqué sur ses mains qu’il lavait, pas seulement parce qu’elles étaient plus grandes que ma tête mais parce qu’il y avait comme un reste d’encre mal lavée au-dessus.    
—Que regardes-tu, toi ? s’indigna le type à forte carrure.
—Oh rien... Je réfléchissais, monsieur. 
—Ne réfléchis pas trop, ça fait vomir d’être trop pensif sur un bateau qui tangue. Sarcla l’homme en partant, excédé.
Une attitude glaciale, c’était peut-être un signe. Pourtant, un infiltre aurait tendance à fuir le contact plutôt que de provoquer. Quoique.... Il était tard et le soldat fatigué d’attendre comme de chercher estima qu’il valait mieux qu’il se repose. Demain, il en saurait plus parce qu’il suivrait cet individu jusqu’à connaître son véritable rôle.