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Avanemia,

et la chute des Treize

 

7 Alphar. 1322 – Journée – Université d’Avanemia
Hauteurs des Plaines Dorées

Humbles, concentrés et téméraires, deux corps formaient des ombres vivaces sous les huis de bois qui isolaient une arène. Éclairés par le soleil, les deux chevaliers brassaient des coups habiles qui claquaient intensément à en attirer les badauds près de la salle. Le silence, bref, et un éclair jaillit en ridiculisant un instant le soleil, avant d’être à son tour affadi par une plaque aussi luisante qu’un miroir ! Des élèves penchèrent leur tête dans l’entrebâillement et découvrirent le « Sceau électrique » qui naquit sous les pieds du chevalier. La Foudre menaça de remonter au-travers même du parapluie et in-extremis, le chevalier du Verre retira l’arme le plus vite possible et les fourches électriques ne réussirent pas à traverser le manche de bois du parapluie. L’autre chevalier bondit sèchement, faisant jaillir la pointe de sa lame avec grâce, exécutant son sort le plus puissant : « Vitrifio » cingla-t-il alors que la foudre devenait Verre et rampait vivement dans l’autre sens. Des claquements eurent lieu, l’autre chevalier dut abandonner son parapluie de combat et reculer dans un recoin de la pièce ! Le Verre tranchant se rapprochait si vite qu’il cria « J’abandonne ! » alors que le Vitrifio ne se trouvait plus qu’à quatre centimètres de sa gorge.         
—Renisorto.
Tétanisé, le chevalier pourtant protégé par son heaume ne bougeait plus et il fallut attendre l’effet du Renisorto et donc le retrait du sort pour que ce dernier croule à genoux l’air essoufflé. L’autre s’avança et lui tendit la main, l’air satisfait : « C’était un bel affront. » déclara-t-il pendant qu’il l’aidait à se relever. L’autre répéta la même chose en enlevant son casque, dévoilant une toison brune intense aux reflets clairs. Clairsemé de sueur il s’étonna de quelque chose :       
—Je me suis trompé, sinon mon sort aurait été capable de traverser le bois de ton manche.      
—Nous verrons cela au prochain duel, Stanyslas.       
—Pourrais-je voir ton visage un jour, brave spirelien ?
—Le jour où tu me vaincras enfin. Nous devrions regagner nos études, des yeux indiscrets nous fixent derrière le huis. Finit par chuchoter le chevalier du Verre.    
—La vision est vraiment ta force... garda pour lui le chevalier de la Foudre.        
Ils poussèrent fermement la porte et les badauds les plus stupides se vautrèrent parce qu’ils étaient restés à côté. Avec un rictus insatisfait, le chevalier de la Foudre fit tournoyer son parapluie doré et les fixa sans baisser le regard, pétrifiant les plus jeunes par la peur. Finalement, les deux combattants partirent dans deux directions opposées du couloir ornés de somptueuses ouvertures. Stanyslas médita un instant, fixant en silence l’infinie plaine qui trônait en contrebas de l’Université. Sentir la grâce des messagers des beaux jours, hirondelles et beaux merles batifolant, voletant entre les toits et le bois proche en chantant et apportant de la joie ! Le ciel du jeune printemps étant clément et la méditation fit grand bien au chevalier qui n’avait pas pour habitude de céder la victoire. Il marchait sur un corps de garde longeant le précipice, prêt à regagner la salle d’étude à trois mètres lorsque tout à coup la colonne d’élèves arriva en courant, l’air pressé, trop curieuse :         
—Par ma lame, que voulez-vous encore. Hé !  
Les élèves ne le regardèrent pas même, ils fuirent à l’angle de la tour, dans un colimaçon étroit.        
—Où partez-vous ?! Oh !  
Les cloches sonnèrent avec le ton spécifique de la venue d’un messager. Pourtant il n’y avait pas pour habitude de s’extasier à l’heure du repas pour recevoir les nouvelles des différents royaumes. Le chevalier rejoignit les élèves massés dans la cour alors que les sentinelles ouvraient le rempart au diligent éreinté qui dirigeait le convoi. Barbu, mal lavé, aucunement coiffé, celui-ci traînait une colonne de béliers amaigris et une cariole aux roues fendillées. Stanyslas prêta attention au poil inhabituellement sale des animaux et à peine le chauffeur eût-il eu le temps d’entrer qu’il s’écroula et percuta terre. Un professeur affublé d’une toge pourpre leva le bras et fit taire les élèves avant de s’avancer près des sentinelles miséricordieuses qui s’étaient agenouillées près du marchand semi-conscient. Le professeur leur demanda de reprendre leur poste et révéla d’un sort croisant Lumière et Ultrason l’état du patient épuisé. Son énergie vitale était faible et il quémanda qu’on l’accompagne à l’infirmerie, or, juste avant, celui-là lui agrippa le bras et se mit à supplier, implorer par plusieurs fois :  
—La charrette, la charrette...        
Comme pleurant, il fut pris en charge face aux élèves intrigués qui n’avaient pas encore compris ce qu’il se passait. Des marchands malades ou souffrants, ce n’était pas invraisemblable ! Le professeur à la toge rouge, Gildoris, fit ouvrir l’arrière de la charrette et grimpa à l’intérieur, découvrant des draps de jute gris et épais, certains agencés comme ceux de couffins géants. Il avança d’un pas habile, essayant de ne rien toucher, il se pencha vers une ouverture paraissant sombre à cause du soleil, et quelle ne fut pas sa surprise quand il aperçut un nez clair sortant de l’ombre. Il dévoila un peu plus le visage, circonspect, et y trouva une jeune femme amaigrie et sans couleur, aux côtés d’un jeune à l’air mort, sinon mortifié. Sa peau non plus n’avait plus de couleur, elle ressortait grise comme l’argile. Leur état vital n'était quasiment plus décelable et le maître ordonna à quiconque de venir lui fournir une aide pour le transport des victimes. Cette fois, les élèves n’étaient plus rassurés et Stanylas fendit la foule afin d’apporter l’aide nécessaire. En le voyant approcher, certains apportèrent enfin de l’entraide afin que le chevalier et son maître puissent passer avec les deux corps inanimés. La cohue régnait et personne ne savait ce qu’il était arrivé aux tristes êtres, conduits derrière les rideaux bordeaux de l’infirmerie. Stanyslas y déposa le jeune encore enroulé dans le drap, non-loin du chauffeur et de son acolyte... ce dernier avait tellement de poussière sur lui qu’il ne put pas reconnaître la couleur de son vêtement, il fut quoi qu’il en soit brusquement écarté par la Mage de Lumière qui demandait silence et aération pour les victimes. Il se pencha à la fenêtre en écoutant d’une oreille vive les bavardages alentours, ses yeux furent captivés par la vasque de cristal que remplissait d’eau le chevalier qu’il avait combattu. Tant de grâce dans des gestes que ne pouvait avoir le jeune détenteur de la Foudre perché derrière sa fenêtre ! Son parapluie se mit à étinceler brièvement et il détourna les yeux vers les vestes époussetées par son maître Gildoris, spécialiste ès alchimie, et le vert des parures de Natavivat leur apparu comme un flash dans le ciel :      
—Cieux ! Que...      
Il essaya de secouer le chauffeur mais celui-ci était amorphe. Comme il ne comprenait pas ce qu’il se passait et quitta en trombe l’infirmerie, Stanyslas fixa quelques secondes les trois blessés et décida, sans réponse, de suivre son mentor.       
—Maître ! le rattrapa-t-il en courant. Dites-moi ce qu’il se passe.
—Je ne le sais pas mais je dois avertir les autres maîtres. Il s’est peut-être passé des actes gravissimes... Je vais avoir une requête pour toi, rejoins-moi à l’issue de la réunion devant le pont ouest. Tu porteras le message que nous aurons écrit à la volière. À très vite !    
Le maître ouvrit un huis d’acier et quitta pressement la zone. Défait, le chevalier de la Foudre préféra descendre et rallier la seule personne en qui il pouvait avoir confiance. Paradoxalement...       
—Recherches-tu le duel à nouveau, le nouveau ?        
—Ne me cherches pas tant, quelque chose ne va pas. 
—Je le vois... les nuages noirs du ciel parlent plus qu’on ne le pense... Les yeux de ces béliers de trait aussi...          
—Les voyageurs, ce ne sont pas des voyageurs, Devejko, ce sont des élèves de Natavivat ! Notre maître n’a rien voulu dire à ce sujet.      
—Il n’est pas loquace. Je croyais qu’on ne parlait pas beaucoup là où tu vivais... Le ciel...         
—Qu’a-t-il donc, ce ciel ?  
—Il est magnétique ! Ce n’est pas normal... Il porte un signe. La foudre s’amoncelle...   
—Ce n’est pas mon oe...    
—Couche-toi !!!
Quatre fourches poignardèrent les cieux et fondirent aussi vite que la lumière, Le chevalier du Verre se sacrifia et envoya une coque épaisse contre laquelle les éclairs vinrent se fracasser. Une pluie tranchante s’abattit et les élèves partirent se réfugier en courant, laissant les deux chevaliers à leur sort. La Foudre continua de creuser comme une foreuse et le chevalier gémissant plia les genoux à terre, rouge sous son casque, il n’y avait rien à faire, la Foudre les traquait férocement et tous les maîtres de l’Université s’étaient absentés. Des plaques de Verre de deux à trois-cents kilogrammes tombaient, sciées par les éclairs, elles menaçaient de les couper en deux, eux comme les béliers paniqués qui couraient dans tous les sens. Le vacarme était insoutenable, le chevalier de la Foudre se morfondait, impuissant, il fallait qu’il tente quelque chose ! Honorable, il jaillit hors du bouclier, levant son parapluie de guerre étincelant et hurla face aux démons électriques de les laisser en vie. Les foudres furent capturées par le rayon foudroyant qu’il laissa s’échapper, lequel telle une folle bête causa une surcharge à trente mètres de haut : les foudres implosèrent en faisant trembler toute l’université ! Le chevalier derrière Stanyslas tomba sur les genouillères, vacillant, alors il se secoua la tête et vint à son secours tandis que les nuages disparaissaient rapidement. Un mauvais signe ? Un très mauvais signe, plutôt. Stanyslas s’agenouilla et le chevalier du Verre enfonça sa tête lourde contre son poitrail, faible : 
—Je vais t’aider à rejoindre l’infirmerie...          
—Ma chambrée suffira.     
—Ton casque, il te faut respirer.  
—J’arrive à respirer... suffoqua-t-il.        
—Très bien. Levons-nous dès à présent.
Le bras sur l’épaule alliée, Devejko marcha jusqu’à la chambre qui lui appartenait, un lieu calme et austère qui ne laissait rien transparaître de son passé comme de sa vie actuelle.
—Tout ira bien maintenant, je dois me repos... ne finit-il pas sa phrase, d’un ton bien plus aigu qu’habituellement.
Visiblement, le chevalier s’était évanoui. Stanyslas hésita à retirer son casque et commençait à se demander pourquoi celui-là refusait de l’enlever face à quiconque. Le code d’honneur lui siphonna toute envie et il préféra s’éclipser, comme il avait la sordide habitude de faire.   
Bien plus tard, sous le soleil couchant qui illuminait toute la grande salle de repas, le chevalier mangeait à la fourche un délectable gigot qui ruisselait grassement sur la table de bois usée par les affres des gourmands. Dans la lueur orangée du crépuscule, une spirelienne et probablement amie le reconnut, si seul à sa table, et s’avança vers lui, l’air aussi épuisé que lui, un peu vacillante. Les journées étaient parfois harassantes, le chevalier de la Foudre en avait fait l’expérience en montant toute la tour par le minuscule et raide escalier qui nichait au-dessous des volières, affublé de son lourd équipement. Sans prêter gare, il faillit transpercer la main de son amie avec la fourche, elle recula d’un pas et s’assit sur le banc d’en-face. Elle portait les couleurs sang de l’Université.   
—Après onze jours, tu es toujours aussi seul...
—Peu me chaut. Je suis mentalement stable, si c’est ce que tu insinues.    
—Je n’insinue rien, je constate !   
—Tu es toujours aussi collante, après onze jours...      
La jeune dame prit une fourche à son tour et ils attaquèrent le même gigot. Il faut dire qu’il y en avait pour deux. L’ambiance avait retrouvé son calme et ces deux-là semblaient se vouer une guerre à celui qui aurait la plus grande part et qui contrastait avec le silence de la salle.          
—Pourquoi faut-il que tu me déranges ?           
—Je n’en sais rien. J’apprécie te chiffonner, et je ne sais pas encore qui tu es vraiment...
—J’ai plus important à faire qu’à me soucier de tes envies. Il se passe des choses gr... Flûte !   
—Graves ? Dis-moi !          
—Par ma lame, non !         
—Allez !
—Laisse-moi en paix, te dis-je. S’exaspéra Stanyslas en plantant fermement la fourche dans la carcasse du bestiau.
Il se leva et partit rapidement, son « amie » toujours sur les talons. Voyant qu’il ne s’en débarrasserait pas, il l’ignora encore et encore, chose qui fit mal à la jeune dame qui finit par exploser de colère au-milieu du couloir :  
—Je vois ! Ô, nous ne sommes pas du même monde, monsieur le chevalier !!!     
—...
—Évite-moi si c’est cela qui te chante...  Ma compagnie ne vaut pas la peine...    
—Tu es irritante, le sais-tu ?         
—...
Stanyslas souffla un grand coup et se retourna face à la dame.
—Dépêche-toi alors, le soleil est tombé et j’ai sommeil.
Il ne réussit toutefois pas à paraître conciliant mais fit-il au moins cet effort-là ! Quand ils furent devant les rideaux masquant la salle des blessés le chevalier de la Foudre se retourna, à la fois hésitant et râleur :      
—Sur ma foi, j’ai même oublié ton prénom...   
—Quelle piètrerie... Mon nom est Isenikaah.    
—Je vois pourquoi j’ai oublié... Approche et en silence, s’il te plaît.
Ils pénétrèrent sans un bruit dans la salle aux bougies chatoyantes. Elles entouraient les lucarnes ogivales donnant vue sur la noire sorgue. À tâtons sur les pierres du sol, les deux acolytes s’approchèrent des blessés au regard fuyant, hagards. La peine se lisait sur leurs visages et le chevalier s’assit sur un tabouret auprès de la jeune victime. Les mots du chevalier se firent mesurés, plus adéquats qu’habituellement, on sentait qu’il avait la valeur chevillée au corps. S’il n’avait pas beaucoup de tact, sa prestance rassurante aidait l’élève à se relaxer et se préparer à mettre à son tour des mots sur l’affaire. Isenikaah regardait de son côté les deux autres corps, et scrutait attentivement le visage du jeune traumatisé. Il aurait peut-être mieux valu avertir les maîtres avant tout contact mais ce n’était pas dans les habitudes de Stanyslas.
—Dites-moi ce qu’il s’est passé à Natavivat, je vous prie...
L’infirmière était absente, c’était le moment idéal. Par chuchotements balbutiants, la jeune Aloyse les conduisit dans l’enfer froid de la Forêt Septentrionale, deux mois auparavant. Elle évoqua anaphoriquement les « yeux rouges » qu’avait l’entité si puissante qu’elle avait vu en lui la divinité des glaces, il y avait ça-et-là quelques larmes qui jaillirent à l’évocation de ces souvenirs douloureux mais le chevalier de la Foudre comprit très bien que Natavivat avait péri. Comment un dieu, gardien d’un élément, pouvait-il se laisser ainsi porter par la méchanceté ? Les deux acolytes doutaient : il s’agissait peut-être d’une vile ruse du peuple rebelles des autezards, ces guerriers à la peau verdâtre, robustes et vengeurs qu’aucun spirelien ne voulait croiser face à lui. Auraient-ils pu concevoir une machine capable d’égaler la puissance de Givrius ? Le chevalier ne put pas en apprendre plus et décida de les laisser se reposer. Il en conterait aux maîtres dès l’aube prochaine...          
Isenikaah balbutiait de fatigue et l’abandonna devant sa chambre avant de quitter le périmètre. Stanyslas n’arriva pas à s’ensommeiller, il devait obtenir des réponses et quitta à nu-pieds la chambrée, affublé de sa robe de soir, grimpant au sommet d’une des tours d’Avanemia, s’ouvrant l’accès au cénacle scintillant des lumières dorées des bougies qui mettaient en valeur un grand talisman taillé dans la pierre des Magies : l’Aquaws. Il s’assit devant le talisman, sur un tapis rouge, et récita la prière de l’Archange, l’œuvre sainte, afin d’entrer en communion avec le talisman vertical et découvrir le fin-mot de l’histoire. La pierre sembla émettre une fine lumière en répondant à sa volonté. Pris d’une vision comme hallucinatoire, il se sentit partir, observant des ruines humides contre lesquelles il marchait inexorablement. Impossible pour lui de faire demi-tour ou de changer de direction, le destin de la pierre la guidait et lui seul ici était capable de ce pouvoir. Ce qu’il observait était effroyable car tout semblait si réel : même des morceaux de corps qui avaient dégelé avec les semaines. Il ne pouvait pas détourner sa vue mais sentait qu’on le traquait quelque part dans les environs. Son cœur accélérait la cadence, il commença à tourner la tête de droite à gauche pour vérifier que personne ne se trouvait avec lui dans la vision. Un vent froid le saisissait par-derrière, il lui semblait que c’était le froid qui entrait dans le cénacle... mais non... il se tapissait derrière lui au-travers de la vision. Stanyslas sursauta brièvement, un frisson rampait sur sa peau et il se retourna soudain en comprenant ! Son corps bondit en arrière au beau milieu de la salle de prière, manquant de heurter le mobilier liturgique, Givrius, Givrius était là, avec ses yeux rouges luisants, son ton impérial, sa férocité chevillée au corps :
—QUE ME VEUX-TU, MISÉRABLE ?!  
Un nuage de givre s’écrasa contre son visage, barra sa vision et il recula si fort qu’il frappa de l’occiput le premier banc, tombant étourdi, paniqué. Il fallait partir en courant mais il était assommé, essayant de toucher son visage. Non, la douleur était imaginaire, cela n’existait pas, or, époumoné, il n’arrivait pas à y croire ! Que venait-il de se passer ? Dans la vision même, on l’avait agressé ! Il resta tétanisé pendant près de deux minutes, ahuri, tâtonnant de la main l’accoudoir du banc sans réussir à se lever parce que ses jambes tremblaient seules ! Lentement, il s’assit à nouveau devant la pierre et se mit à prier : « Ô Dieux, nous vous conjurons de nous épargner, jurons de vous respecter et vous glorifier pour que Bélézia se porte bien et pour le bien de tous. Aimez les pauvres d’esprit et les miséreux de corps que nous sommes, nous aspirons à grandir, à éviter le conflit et ne donner que l’amour. Îecs. ». Ça y est, la peur passait, il reprenait ses esprits en parlant si vite qu’il enquillait les mots les uns dans les autres. Le voilà si seul dans la nuit, il valait mieux qu’il rentre se reposer, ou il tomberait d’épuisement...       
Au lendemain le ciel se faisait blanc et gris, mais la couleur avait disparue en laissant une nappe de brouillard donnant l’impression que le château était bâti sur nuages. Dans cette ambiance pesante, le chevalier de la Foudre eut tout le mal d’un monde qui l’écrasait pour se redresser. Il le fit au prix de nombreuses courbatures, en prenant son mal en patience. Après avoir enfilé son armure, il s’empressa de longer les couloirs jusqu’au mur sud d’Avanemia, dans le cabinet de son maître. Une émanation couleur anis s’échappait d’un alambique et mêlait Magies de Plante et de Lumière. Tandis que Gildoris récoltait l’essence distillée qui suintait dans une fiole de verre, Stanyslas s’avança vers lui et lui quémanda son attention. Sans ciller, le maître lui somma de le suivre en direction de l’infirmerie tout en l’écoutant. La potion obtenue devait servir à rétablir les deux exilés et le chauffeur, et d’un pas pressé ils progressèrent le long de portes ouvertes dévoilant des salles d’études, d’abord celle des combats physiques, puis celles des langues et manières, puis enfin celle des sortilèges. Tout ce temps servit au chevalier à expliquer son tourment de la veille. Quand il arriva auprès du rideau de l’infirmerie, le maître s’arrêta net et lui interdit d’entrer :
—J’ai tout écouté, cependant je t’enjoins à rester ici. Ça sera douloureux et il vaut mieux les laisser en paix...
Pour Stanyslas, une interminable attente entrecoupée de cris de souffrance débuta, et il ne pouvait rien voir de la cour en contrebas. Accoudé contre la balustrade, entre deux colonnes, il regardait les foisons de sorts de défense contrecarrer les frappes inoffensives que lâchait le spécialiste de la discipline. Le maître Gildoris ne revint qu’après le salut et le départ des élèves de l’étude, les convalescents s’étaient évanouis et il fallait attendre. Gildoris avait l’air confiant en reconduisant le chevalier dans son bureau :          
—Après avoir tourné les dires que tu m’as fait dans tous les sens je ne suis arrivé qu’à une seule solution : aller à la rencontre des autres Universités. Pour cela nous devons nous préparer sérieusement et attendre les instructions que les pigeons nous ramèneront. Le froid et le gel sont étudiés de très près dans l’Université de Marbriem, mais tu sais toi-même qu’il s’agit de la plus lointaine Université. Une lune au moins nous en sépare à dos de béliers. 
—Maître, sachez que je vous suis fidèle et que je ferai le périple avec vous avec grande joie !  
—Ton cœur est bon, Stanyslas, toutefois cela fait si peu de temps que tu es ici. D’autres chevaliers ont eu le temps de découvrir ces plaines et le village par cœur et ont davantage besoin de mouvement.  
—Vous savez que trop peu de personnes ne me portent dans leur cœur ici. Je suis venu pour apprendre l’alchimie de vos mains, rien d’autre ne m’enchante, hélas !     
—Je te fais confiance, Stanyslas. Je comprends qu’il est ardu de se faire respecter lorsqu’on vient d’Éclipsès. Retiens le conseil d’un vieux spirelien : fais de la méfiance ton intelligence, fais de la médisance ta prestance, fais de la violence ta vaillance. Mets de côté l’ignorance, une personne au-moins ne t’oubliera jamais : toi-même. Tu ne peux jamais être entièrement seul. Tu devrais y méditer en t’entraînant face à la Magie de Verre, si j’ai tout compris, tu as des lacunes à corriger.   
—Soit, maître, je m’améliorerai, je vous le promets !