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Bélézia Versus - Avanemia,

et la chute des Treize

 

17 Alphar. 1322 – Matin – Université d’Avanemia
Hauteurs des Plaines Dorées

Le dernier pigeon, couvert de son manteau de jute arriva épuisé dans sa volière. Le chevalier de la Foudre accapara son message pendant que celui du Verre le récompensait de graines et de caresses. N’eût-il pas tourné la tête que Stanyslas avait disparu dans les escaliers de la tour. Nonchalamment, il le suivit. En effet, voilà le dernier message arrivé, en provenance de Marbriem !

« Nos chers magiciens,

Nous nous sommes penchés avec attention sur la requête que vous nous avez envoyée. Très sérieusement, nous avons ordonné à notre chevalier de la Glace, Messire Okhalu, d’étudier la position du Dieu Givrius. Il est rentré maussade et vient de nous indiquer que la divinité des glaces a quitté demeure pour un lieu inconnu. S’il est dans l’état dans lequel vous nous l’avez décrit, il semblerait qu’il ait été atteint par un mal folique inconnu et qu’il constitue un danger de grande importance.  
Nous restons sur nos gardes et vous invitons à venir mettre vos connaissances à profusion dans notre Université.

De sincère foi,
Hotana Griossiffer. »

C’était la preuve d’un déséquilibre dans les forces élémentaires, il fallait s’en inquiéter et les chevaliers allaient tous être mis à contribution sous peu. Ils n’étaient plus que onze et le savaient bien, Messires Faillu et Lomino avaient péri à Natavivat. Le message encore frais tomba rapidement entre les mains de Gildoris qui travaillait à une fabrication d’une pièce de monnaie qui ne soit pas en cuivre afin de ne jamais se corroder. L’or lui était apparu comme une évidence mais fallait-il encore savoir le fabriquer grâce à l’alchimie ! Le matériau était en effet assez peu exploité et rare à cette époque ! Il lâcha ses fioles un instant et son visage changea à la lecture de la lettre, devenant plus déterminé et résigné à la fois...    
—Ainsi donc, il faudra bel-et-bien nous rendre à Marbriem et découvrir des traces magiques laissées par Givrius... Je ne le voulais pas mais tu devras finalement faire partie du voyage, Stanyslas.
—J’en suis enchanté. se ravit le chevalier de la Foudre.
—Vous viendrez tous les deux, demain, à l’aube venue. Nous serons appuyés par une dizaine d’apprentis et de soldats.
L’heure des préparatifs sonnait alors ! Le chevalier voyait là sa première mission d’envergure lui être proposée : l’occasion de se faire remarquer aux siens, ce qui n’était pas aisé avec un prédécesseur comme le terrible Messire Fodranor Igrata, parfois même comparé à un semi-divin ! Sa fougue vaniteuse avait eu raison de lui lorsqu’il essaya de s’asseoir de force sur le trôna du fier d’Éan, le plus grand du monde, tué par l’actuel chevalier de la Terre, Messire Lucar Tah, au terme d’un duel encore mémorable.
—Peu me chaut, je serai à sa hauteur, je connais les limites à ne pas franchir. S’assura le chevalier en redescendant vers la salle de repas, caressant des doigts la lisse rampe de bois raboté de l’escalier. Il eut beau attendre, diminuant sa vitesse de déglutition, l’intrépide Isenikaah ne se montra pas, pas plus que le chevalier du Verre, tous deux semblant plus occupés que lui. Quand l’après-midi survient, la lumière claire et blanche permit à Stanylas d’entraîner correctement quelques apprentis, notamment sur les parades efficaces contre les assauts magiques et la nécessité d’avoir des paumes de gantelets en cuir. Les apprentis, adolescents sélectionnés dans les villes des différents royaumes en fonction de leur talent, restaient obéissants durant les cours et l‘ambiance fut propice à l’étude. Une fois ses fonctions remplies, il fit un dernier tour d’Avanemia pour vérifier que tout était prêt et que les vivres étaient bien attachées et protégées de l’air ou de l’humidité. Déjà il rêvait à l’exploit : vaincre le dieu, ou une copie autezarde de ce dernier, ramener la paix et obtenir sa place dans le Panthéon des Chevaliers. Il fut rapidement rejoint par son compagnon d’armes, et le professeur Gildoris arriva à sa suite, énonçant le chemin à parcourir. Il serait long et pénible, l’occasion de montrer sa valeur. Avant, il faudrait avertir le royaume de Spirès, proche, de leur départ imminent, afin que toutes les défenses soient prêtes en cas d’attaque ou de siège.

Les herses s’ouvrirent enfin dans un bruit lent de rouages qui laissèrent alors la lumière reflétée par la plaine atteindre les yeux des aventuriers. Deux écuyers leur apportèrent leurs béliers équipés de caparaçons de cuir plus légers que ceux d’acier, moins aveuglants au soleil également. Défeurrant les épées pour vérifier qu’elles n’étaient pas coincées dans les vagins de cuir où elles reposaient, ils équipèrent ensuite le parapluie de guerre derrière leurs dos. Maintenant prêts, ils agrippèrent fièrement leur monture et gravirent sur leurs selles, passant par la porte du château. Derrière eux toute la lignée d’élèves impeccablement vêtue montrait leurs vêtements ornés de galons rouges, bordeaux ou encore pourpre. Eux aussi rêvait de ce genre d’aventures, mais eux aussi seraient servis quelques dizaines d’années plus tard. Et voilà, Avanemia disparut derrière deux rangées d’arbre, le long d’un chemin de terre entretenu sur lequel les rayons du soleil formaient des rideaux blancs en traversant les arbres. Devejko atteignit le bas du vallon le premier, caressant l’encolure de sa monture, écoutant à peine au-loin la discussion que Stanyslas et son maître tenaient sur les montures des universités de Marbriem ou encore de Suranno. Marbriem utilisait non pas des béliers mais des chevaux tandis que Suranno grimpait sur des aurochs apprivoisés. Et pendant ce temps-là l’herbe blanchie de soleil battait doucement contre les sabots des béliers, la brise caressait le visage des guerriers en s’insinuant dans les armures métalliques, les nuages suivaient leur direction comme pour leur montrer le chemin, le soleil naviguait vers l’est(1) à son rythme monotone de boule de feu stellaire. Il ne fallut que peu de temps pour atteindre les remparts de Spirès criblés de meurtrières oblongues et de scorpions militaires capables de trouer plusieurs assaillants à la fois contre le sol même ! L’impressionnante porte du fief était tout ornée de dorures gravées formant des volutes, signe d’un lieu riche – Contrairement au fief d’Iessent à cette époque. Reconnus grâce à leurs effigies et à la bannière que l’un des soldats portait, ils purent facilement se voir ouvrir les douves afin d’expliquer au seigneur Valden l’état du danger qui pesait sur eux, ainsi que leur départ imminent. Richement paré d’un satin vert émeraude chatoyant, le seigneur voulut faire bonne grâce et offrir de l’équipement aux marcheurs :
—Il vaut mieux que cet arsenal reste en votre possession. Nos défenses vont être diminuées pendant un certain temps, mon Sire. Assura Gildoris avec neutralité. Il nous est temps de quitter la seigneurie.           
—Que Bélézia vous garde, car les routes vers le nord sont dangereuses en ce temps, notamment au-delà des Landes Arides.
—J’en suis conscient, mon Sire. N’hésitez pas à alerter notre Université en cas d’attaque. Vous y trouverez vaillants renforts et munitions adéquates. Nous serons de retour dans un peu moins de deux mois. Sildantaa
(2) !

Et ainsi les chevaliers quittèrent leur fief, prêts dans l’âme à traverser les Landes Arides. Les nuages plainaient à présent contre eux, tout comme les vents levants. Quelque chose d’imperceptible dans l’air avait bien enterré l’équilibre fragile de la paix et Stanyslas, à l’orée du grand reg après le bois de coupe qu’ils traversèrent aperçut pour la première fois le désastre qu’une folie divine pouvait faire surgir... Ainsi, les monstres, autrefois disparus de la région, quittaient les fissures de terres asséchées, formant des créatures informes, emplies de noirceur, s’attribuant un pouvoir de vengeance absolu. Comme des zombies, les abominations erraient à la recherche de vies à détruire, dans un cycle sans-fin contre lequel luttaient les chevaliers.
—Nous les appelons égrégores, il s’agit d’âmes possédées par la haine, tant de haine qu’elles deviennent capables de feinter la mort elle-même pour se venger. Apprit Gildoris au jeune chevalier.           
—Par ma lame, devons-nous les attaquer ?      
—Nous devons systématiquement les détruire, qu’il s’agisse d’anciennes victimes ou d’anciens criminels. Dans cet état de transe, elles s’en prennent à quiconque se trouve sur leur chemin.

Dix abominations erraient vers l’est, comme venant naturellement à leur rencontre. Même les terribles crulas autezards les fuyaient, mais pas les chevaliers. Devejko sortit fougueusement son parapluie et Stanyslas suivit la manœuvre : c’était la première fois qu’il apercevait ces corps faits de Néant et d’une once de Lumière, flottants comme des fantômes. « Le premier stade », expliqua le professeur.
—Si nous les laissons faire, elles retrouveront une forme animale ou spirelienne...         
Les monstres tournèrent leurs face sans visage à la hauteur des deux combattants et du convoi de guerriers, voilà, elles les fixaient curieusement, rageusement, remarquant l’hostilité ambiance. Devejko n’attendit pas, plaçant son Sceau de Verre sur le parapluie, il se propulsa et les abominations élevèrent une nappe d’ombre à son encontre ! Le ciel noircit, les guerriers avancèrent à leur tour, heurtant soudainement les égrégores rageurs qui les repoussèrent d’un cri violent ! Ils reculèrent et les deux chevaliers fendirent les foules au-milieu de l’obscurité artificielle, jaillissant sans prévenir, et découpant à la Magie deux des créatures. Soudain ils se retournèrent, se rendant compte être enclerclés !   
—C’est le moment de montrer tes vraies compétences au combat, Chevalier Staniyslas !          
Hardi, le fier combattant planta son parapluie de guerre dans le sol du reg, laissant un anneau paralysant frapper par vagues les monstres ! Il brandit son épée et découpa les nuées animées en deux d’un trait net. Des ombres se retournèrent dans son dos, prêtes à frapper, or, d’un fulgurant shaeon, une projection de Foudre mortelle, il fit éclater l’ombre et le panache s’éclaircit fortement. Si fortement qu’aveuglées par la Lumière produite, les abominations ayant survécu fuirent. Devekjo brisa un spectre cristallisé en une centaine de morceaux et rangea sa lame à son tour.   
—Deux nous ont échappés, maître. S’apitoya Stanyslas.
—Nous ne pourrons pas tous les arrêter, il nous faut simplement en terrasser quand nous en observons. Les fiefs sont préparés contre ces monstres. Je suis certains que cela a un rapport indirect avec le Dieu des Glaces, ainsi, poursuivons.
Le soir, ils campèrent au-milieu de la lande caillouteuse, sans possibilité de faire de feu de camp, juste là, à contempler les étoiles qui apparaissaient par millions tant le ciel ouvrait grand ses bras cette nuit. Devejko finissait son bol de soupe, le bas de son casque ouvert juste pour pouvoir boire. Il scrutait le chevalier de la Foudre qui réfléchissait et finit par lui parler de sujets fâcheux :
—Stanyslas, les dires sont véridiques ? Viendrais-tu réellement de l’Université d’Éclipsès ?    
—Et que cela change-t-il ? 
—Je suis né dans le Palais d’Éclipsès, dans le Grand-Nord. Je n’ai pas demandé à grandir là-bas. Je préfère les régions chaudes du sud et je suis venu pour apprendre l’alchimie.
—Demain, nous ferons halte dans La Mangrove. On conte qu’il s’agirait du lieu préféré des alchimistes et des druides et l’on y trouverait toutes les plantes rares.       
—Je l’espère, ma foi. Et toi ? Je ne sais rien sur toi, ami, comment puis-je t’accorder ma confiance ?   
—Il n’y a rien à savoir sur moi. Je ne sais pas où je suis né, et je ne cherche pas à le savoir. Je sais juste que l’Université d’Avanemia a recueilli des enfants abandonnés voilà dix ans, et j’en faisais partie.   
—Les garçons ayant des talents magiques ne sont généralement pas abandonnés, c’est insensé !        
—...
—C’est louche...      
—C’est peut-être plus louche, les filles systématiquement abandonnées... « Chères et futiles, utiles uniquement dans la pauvreté » ... L’étude sexologique de Jean-Vivien Pervarti, 1138.        
—Comment ?
—Euh... Oublie, certains recueils ne méritent pas ton oreille, vraiment. Hum... Il est l’heure de mon repos, demain, la route jusqu’à La Mangrove sera longue et hostile, peut-être plus que ce jour.          
—Cordiale nuit.      
—Cordiale nuit.      
Le maître Gildoris se reposait déjà, or, Stanyslas avait beaucoup de questions à lui poser sur La Mangrove, et beaucoup d’espoirs de pouvoir fonder les premières recettes de son apprentissage. Les yeux lourds mais le cœur calme, Stanyslas s’allongea sur le dos. Ses paupières vinrent doucement se refermer sur ses prunelles et il s’endormit, la tête contre son bélier au poil brossé et mœlleux comme du coton...

 

(1) : Bélézia tourne dans le sens contraire de celui de la terre.

(2) : Une vieille orthographie de Sildanta [Adieu temporaire], en Neo-Spirelien.