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Chapitre 3

Tout le bonheur du monde

 Tétanique, Romane essaya sans succès de se glisser à travers la porte. Manqué ! Son pull s’accrocha à la poignée qu’elle faillit arracher en passant. Emelda la fixa se tenir le flanc, souffrante, elle ne tenait pas l’air des mauvais jours, quelque chose devait clocher. Après cette discussion dont elle ne voulut rien révéler, pourquoi fallut-il qu’il y ait cet angoissant silence pour venir peser sur les épaules de Romane ? « Tu as beaucoup de choses à préparer, ma fille. » tenta de sourire Emelda. « Je ne peux pas dire que ça m’enchante vu la maturité dont tu as fait preuve ces dernières semaines, mais il va falloir que tu m’aides. Voilà pourquoi j’ai accepté. Je veux que tu respectes toutes les conditions que j’ai imposé, en revanche. » La conversation finit par un sympathique « File ! Allez, je vais préparer le repas. » et l’adolescente grimpa à la volée les marches de l’escalier. Alors... les habits dans la valise, les carnets de travail dans le sac, et que faire du nécessaire de nettoyage ? Le fourrer dans la valise qui ne fermera plus ou l’enfourner dans le sac qui lui fermera, mais cabossera tous les cahiers ? De dilemmes en dilemmes le visage de Romane s’affaissa plus bas que la cave, or elle se résolut à ne pas appeler sa mère de peur d’être nivelée au grade des enfants. En pouffant, elle sacrifia ses belles robes pour des tenues plus adéquates : bleus de travail notamment. Ce sera raté pour faire le moindre flirt en tout cas ! Elle descendit s’envoyer un jus d’orange devenu acide pour faire passer ses mauvaises pensées et ouvrit son estomac à la succulente tartiflette pour apaiser son stress. La tartiflette gratinée à l’emmental râpé, son plat préféré pour une occasion spéciale ! Pour une fois, il n’y eut pas de ton plus élevé qu’un autre et même le journal radiophonique fut entièrement audible. En débarrassant sa vaisselle et le plancher(1), Romane était rêveuse, et était loin de s’imaginer à quel point ce voyage enchanteur lui changerait la vie. Il ne fallut qu’une fraction de seconde à contempler les étoiles phosphorescentes qui n’avaient rien de magique pour s’endormir et se propulser dans une nouvelle vie.

11 heures. Le jour se levait à peine, Romane n’arrivait plus à somnoler, son excitation à laquelle elle n’avait pas trouvé de raison l’avait empêché de convenablement dormir, mais qu’importe ! Elle s’envoya une petite claque et sautilla hors de son lit, les habits de la penderie étaient tout prêts et y disparurent aussi vite que Romane fuit sa chambre ! Un grand jour ne lui arrivait pas assez souvent pour qu’elle ne soit pas accrochée à ce stupide sourire rêveur, cela ne lui empêcha pas d’ouvrir une gloutonne bouche pour y empiler les tartines à la confiture de printe. Sa mère semblait porter sur elle un regard plus nostalgique, comme si elle vivait le moment à la place de sa fille. Peut-être que cela était un secret trop secrètement dissimulé sur sa jeune vie ? Il fallait se hâter, la jeune femme happa ses valises et s’empressa de saluer sa mère de sa tendresse bourrue et attrapa une tartine avec sa bouche. Elle valsa les valises, mâcha sa tartine, vérifia avoir tout ce qui lui serait nécessaire, puis elle salua de loin Emelda avant de disparaître derrière la rue. Au triple galop, ses roues des valises grinçant contre les gravillons, elle accourut au port, soufflée par les rafales de vent et les yeux déjà exsangues, le souffle coupé, elle croula, le bras contre le pont de bois du navire, immédiatement aperçue et reconnue par ses pairs :         
—Ça alors ! J’y crois pas ! rigola Egerjo en arrivant, aussi réveillé que s’il avait bu dix cafés serrés. C’est notre ronchonne nationale !
—Que fais-tu ici ? demanda gentillement Laynald. Une nouvelle dispute ? Tu veux fuguer ?  
—N... n... ...  
—Attends, respire d’abord, on va te décharger de tes valises.
—C’est moi qui lui ai demandé de venir ! apostropha Thaev en bondissant le plus naturellement du monde sur le pont. 
—Ma parole, vous êtes nyctalopes ou quoi ? Co... comment vous faites ?  
—Non Romane, on s’est toujours levés tôt. Viens, je dois te présenter à mon père.         
—Bah si c’est monsieur le « prince » Thaev qui a demandé la venue de la jeune demoiselle, on ne la jettera pas aux requins alors ! fanfaronna Egerjo. C’est parti !

Romane franchit le pont, bien escortée, en marchant elle dévoila à ses yeux l’immense industrie posée le long des soixante-dix mètre de ce géant naval, le « Bataillonnaire(2) », un nom resté gravé sur la coque depuis la guerre. Autrefois usine d’armement mobile, elle avait été rachetée par la famille de Thaev puis loué au père de Raynald pour ce monstre projet. C’était plus pour exorciser le passé que pour le plaisir de faire plaisir, songea Romane en pensant à son père un instant. Le père de Laynald était en train de fournir les dernières instructions au commandant, le plan de voyage en main, il confia la carte et partit serrer la main de la jeunette :  
—Enchanté de vous rencontrer. Lucien Laynald Philantu.
—Romane Pétréna, enchantée.    
Une goutte glaciale coula sur la joue de Romane qui se décala en tressaillant. Thaev arriva de derrière pendant qu’elle s’essuyait avec sa manche : « Tu viens de découvrir la rosée du matin, on dirait. » En effet, le navire suait à gouttes froides comme sortant du plus profond des eaux mais cela lui ajoutait un charme, un éclat qu’il n’avait plus le reste du jour : le reflet des lumières de Spirès éteintes peu à peu par les lanterniers. Dans l’un des reflets, Romane distingua l’ombre d’une personne aux cheveux longs mais elle préféra attendre les consignes et ne pas s’éparpiller sur le navire. Un crachat de vapeur impressionnant s’extirpa des bouches du Bataillonnaire et indiqua que le périple de la demoiselle débutait. Le commandant demanda au jeune athlétique de conduire Romane aux quartiers du personnel, ce qu’il fit au pas de course. Un peu penaude, l’adolescente découvrit le contact de la toile de jute et le poids des chaussures de sécurité, et eut l’air d’un clown de foire une fois sortie de sa cabine.          
—Tu es resplendissante ! plaisanta Egerjo.       
—Fiche-toi de ma figure, toi, tu vas voir ce que je vais te ficher...
—Romane, viens avec moi, préconisa le père de Raynald, fin-prêt. 
Et le grand navire laissa les journalistes sur le quai, avant de s’éloigner pour devenir un petit point méconnaissable dans l’immensité de la mer. À mesure que la nef accélérait les deux ouvriers traversaient les salles et les couloirs au pas de course, avant que Romane ne pénètre enfin au sein d’une voûte somptueuse servant de cœur à l’usine et s’ébahisse face à autant d’activité et de machines – en vrai, elle était plutôt terrifiée – et lève les yeux au ciel, sur les verrières blanchies par le jour levant. Egerjo était déjà en train de bidouiller une calibreuse à plusieurs mètres de hauteur tandis qu’Angela, la fille mystérieuse qu’elle avait croisé la dernière fois, attendait patiemment, assise dans un coin de cette pièce sillonnée par un interminable cordon roulant appelé « tapis », ou faussement « trémie ». Les trémies étaient en fait les grosses mâchoires ponctuant le tapis dans lesquelles elle devrait éviter de tomber pour ne pas finir à l’état de viande hachée ! Pas toujours, heureusement, pas celles à qui elle devrait donner à « manger ». Thaev déposait à ses pieds un « palox » et remplissait quatre trémies au ras-bord tandis que M.Philantu lui devait des explications tout en pointant des éléments du doigt de temps à autre :     
—Tu as fait preuve d’un grand courage, Romane, et c’est une excellente chose de nos temps. Tu sais déjà ce pourquoi tu es ici mais imagine-toi qu’avec ce vaisseau nous allons produire suffisamment pour nourrir le monde. Il n’y a aucun objectif de production, sache juste que cela représente 35 000 personnes, survivants plutôt, et qu’il va falloir travailler pour leur apporter du réconfort, voire du bonheur. Nous ne les nourrirons pas avec des bonbons, nous avons plusieurs autres unités de production, or pour un premier jour, il vaut mieux que tu sois ici. Thaev va te montrer comment tout fonctionne. Des questions ?
—...
—Tu risques d’être dépaysée au début alors n’hésite pas à demander ! Au fait, as-tu le mal de mer ?
—Je ne suis jamais montée sur un bateau, je ne sais pas.
—Tu avertis si jamais tu ne te sens pas bien. Bon courage !
Romane resta plantée quelques secondes à fixer le père de Laynald, rendue curieuse... Était-ce elle ou la démarche du propriétaire avait quelque chose de spécial : « Une jambe en acier ? » . La Guerre, bien sûr... Foutue Guerre... Foutus autezards
(3) !
—Es-tu avec moi ? commença à hausser la voix Thaev.
—Oui, oui. Se réveilla-t-elle de ses pensées.     
Elle s’empressa de rejoindre le jeune nanti qui se révéla être bien moins paresseux que les « hautes gens » envers lesquels elle avait un deck entier de préjugés. Tout en fixant la montagne de bonbons dormant dans la machine, elle écouta les consignes qu’il lui préconisa afin de comprendre les dosages et d’imaginer le rythme. En cas de problème, elle n’aurait qu’à crier... Et. 
—ON Y VA !!! cria Thaev à une dizaine d’autres personnes. Voilà, tu cries comme ça en cas de besoin. Allez, courage ! Nous tournerons de temps à autre.   
De la vapeur sortit à travers le vitrage au-dessous et les machines s’activèrent dans un fort bruit d’allumage. Des mâchoires de métal claquèrent fortement et le long tapis commença à avancer. Romane n’avait pas le temps de se prélasser, elle happa le cutter dans un placard et commença à ouvrir quatre cartons. Impossible de réfléchir à autre chose, une fois les cartons scotchés dégoupillés, l’adolescente en prit un à bras le corps et tituba jusqu’au premier tapis où elle lâcha presque le produit. « C’est lourd ! » se plaignit-elle en déversant des bonbons bleus aux airs de berlingots. « C’est quoi ? » ajouta-t-elle. Il s’agissait du délice endémique de l’autre continent habité, Ezcard, l’autum, un fruit sucré à la chair bleue, au goût proche de la pêche. Comme son nom l’indiquait, un fruit de saison. Romane plia n’importe comment son carton et l’envoya paître sur sa palette – le « palox » – avant de récupérer les trois autres qu’elle balança à moitié dans les tapis, manquant de peu d’être emportée par son élan. À ce moment elle se maudit d’avoir oublié de prendre de l’eau en sentant sa bouche sèche. Et puis ces petits bonbons, ça donnait tellement envie ! Tout petits, tout mignons ! Rongeant son frein elle essaya de trouver son rythme, ou plutôt au rythme d’un tapis qui la dépassait légèrement et l’épuiserait sur un long temps. Ses premières provisions venaient d’être ensachées sous forme de petits paquets joliment décorés et promenaient vers une autre fille de la bande assujettie à la vérification desdits paquets. Les paquets unis se regroupaient à ce point-là du tapis. Les minutes commencèrent à s’égrener et Romane se concentrait pour trouver des stratégies et gagner en ergonomie, sans jamais oublier le mot « enfant » qui lui revenait inlassablement pour la motiver. Des « Qu’est-ce que je fais ici ? », il en sortait des centaines par quart d’heure de son esprit inhabituellement sollicité. Le palox ressemblait déjà à une décharge et les quatre tapis s’étaient considérablement allégés, et voilà que : 
—Romane. Tiens, tu avais oublié ton eau.        
—Ah... Oui... Merci... Fallait pas, heu... Si, je n’ai pas le temps. Pardon monsieur, le carton est derrière. Hop !
—Déstresse, autrement tu ne tiendras pas trois heures. Souffle.
Monsieur Philantu s’abaissa pour ramasser les cartons avachis sur le palox et les remettre dans le bon ordre. Elle se sentit humiliante de le forcer à faire cela dans son état mais c’était une fausse pensée. Raflant quelques gorgées, elle se mit à chantonner des airs encourageants dans sa tête, un peu seule au monde face à ces « Ogres de Métal » qui lui volaient ses bonbons. Elle n’avait plus prêté attention au cycle de la machine et des différents postes où passaient les bonbons, c’était déjà assez énervant de découvrir si rudement le métier de manutentionnaire ! Le patron s’en alla donner à boire aux autres mais il repassa deux minutes après, l’air presque minaudant :        
—Tu sais... Ils sont appétissants ces bonbons.  
Il se saisit d’un gélifié à l’orange et le savoura avant de signifier qu’elle pouvait y goûter si elle le souhaitait. La jeune salivante n’aurait jamais osé lui demander cela et ne se fit pas prier :         
—C’est délicieux !   
Cela la motiva à faire attention à ses gestes et à s’économiser pour arrêter de perdre du temps avec des allers-retours inutiles. Ainsi les trémies furent à nouveau satisfaites à leur juste valeur et purent donner le maximum d’elles-mêmes et non une bouchée de bonbons à l’air abandonné sur le tapis. C’était plein, elle soupira et but à nouveau. Egerjo l’appela de loin pour lui stipuler d’ouvrir d’autres cartons en attendant, chose qu’elle fit même si les ouvrir était déjà technique et qu’elle maniait un cutter pour la première fois, craintive quant à se charcuter par erreur. Le soleil commença à percer et de nouveaux crachats eurent lieu. Thaev arriva pour arrêter la machine et soulager Romane qui se demandait quand devrait arriver la pause. Elle avait déjà le dos raide, mal aux pieds, et plusieurs coupures à cause des bords tranchants des cartons. Elle retira sa charlotte et s’affala sur la chaise de la salle de repos, exténuée. Les autres, eux, étaient déjà repartis. Angela repassa prendre sa bouteille et la trouva avachie, demandant naturellement :         
—Tu ne veux pas sortir et voir la plage ?          
—La plage ? Si, j’arrive. Ouille... 
Comme un canard, elle monta les marches qui ramenaient au pont, au niveau de la verrière visible depuis la salle. Angela l’attendit et elles arrivèrent au pont supérieur du Bataillonnaire, face à la magnifique ville d’Iessent. Elle venait de perdre son statut de capitale suite à la guerre mais il lui restait son soleil, sa butte et sa plage inaltérables. On expliqua à Romane qu’on ne livrerait pas ici pour le moment, et qu’ils le feront seulement au retour. À la place, le propriétaire en profita pour aborder le port et reprendre le stock épuisé avant la longue traversée de l’océan Xéphorès, à l’est. Sur le sable, près du béton du port, des citoyens étaient en train d’applaudir avec cœur le projet personnel du père de Laynald :          
—Angela, je n’ai pas vu Laynald...         
—Il est à l’étage des compotes. Tu verras ça demain je pense.
Les matelots du navire et de temps à autre eux tous furent conviés à monter des sacs de sucre pour les bonbons, tandis que les caisses, plus lourdes, transitaient par grue. L’insaisissable Angela avait disparue de la vue de Romane une fois le chargement effectué, signe que le travail allait reprendre, et qu’elle allait souffrir à nouveau. Avec le baume au cœur, ça passerait forcément plus vite... Elle stagna sur le pont encore quelques minutes, sa bouteille à la main, répondant par de timides gestes de la main aux gens qui la saluait depuis le port. Ses cheveux voletaient grâce au vent marin tandis que le soleil le réchauffait enfin. Elle eut une dernière pensée avant de redescendre dans l’usine : « Au moins, maman sera fière et pourra mieux s’en sortir... ». Iessent s’évanouit et la fabrique du bonheur se ralluma.

 

(1) Liit.fr : Zeugma.

(2) Sur Terre, a désigné les bataillons disciplinaires d’Afrique au cours de la Première Guerre Mondiale. Sur Bélézia, a désigné les bataillons arrière-garde, les bataillons de soutien durant la Dixième Guerre de Terreur. Le Bataillonnaire étant un navire de soutien qui n’a pas participé aux conflits.

(3) L’un des peuples de Bélézia. Romane est, elle, une spirelienne.