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Majika

(Le roman sorti des rêves)

Chapitre 02
L'ombre du justicier.

 

Sous un été resplendissant les gratte-ciel de Spirès à la Magie de Verre autonettoyante miroitaient aussi bien que la surface de l’eau au soleil dominant les cieux. Les ponts reliant les tours, comme une ville au-dessus de la ville, furent soudainement ombrés par la traversée d’un individu masqué, poursuivi par des dizaines de miliciens, qui tentaient de le heurter à coup de bombes lacrymogènes et de gaz incapacitant. Les pâles d’hélicoptères sciaient d’ombre les bords du pont : même les médias couvraient l’affaire ! Le fugitif stressé frappa du pied une capsule de gaz qui chuta du pont et renvoya une bombe lacrymogène sur les miliciens enragés. Sitôt le reflet du soleil dans une caméra lui frappa l’œil, or, il préféra ne pas y prêter attention car sa liberté était en jeu ! Tandis qu’il sprintait sur le pont un grand sac de sport gesticulait contre sa taille et contenait des choses assurément compromettantes et trop fragiles pour qu’on lui tire dessus. À ses pieds une nouvelle grenade roula et le contraint à se retourner précipitamment, face à lui un milicien déterminé venait de pointer son arme en ordonnant de sa voix étouffée par son casque :

—Arrêtez-vous immédiatement ou je serais obligé de tirer !

Nonobstant, le spirelien avait déjà renvoyé la grenade d’un coup de pied, grenade flash qui explosa en éclairant tout le quartier ! Le coup de feu s’arracha aussi de la lueur aveuglante et atteignit le fuyard qui s’était caché les yeux, heureusement sans toucher le sac. Soudain une ombre se détacha aux yeux de tous, quelqu’un venait de chuter ! D’aussi haut, il devint une petite tâche avant de se disloquer comme une feuille pliée cent mètres plus bas. Les policiers regardèrent : mais où était le fugitif ? Quelques tâches de sang éparses montraient la direction du vide puis plus rien. Seule la grande façade réfléchissante de l’étage des agences de voyage « Béliers&Co » leur était visible. Alors était-ce le fugitif qui était tombé, ou alors... ? 
—Centrale, ici Rosthauf. DC, j’ai besoin d’une analyse vidéo, descendez-moi un drone pour reconnaissance. Terminé. Vestas, apportez-moi un Bâton de Psyché, je veux savoir s’il se trouve dans cette tour !
Effectivement, amenuisé et tremblant, le fugitif venait de descendre la colonne d’escalier de la Tour de Voyage de Spirès, arrivant dans un grand bureau et masquant sa poignante blessure, lorsqu’un type lui ressemblant lui demanda : « Tout va bien ? »   
—Je... j’ai mal au ventre, il faut que j’aille aux toilettes.    
—Je vous comprends, moi aussi. Les tripes de la cantine devaient être faisandées ma parole...     
Titubant, continuant de courir malgré le voile noir qui se déposait sur ses yeux, il poussa grossièrement le battant des « WC » peints en indigo et s’effondra sur des toilettes tout juste nettoyées, gémissant, soupirant, la balle de Métal profondément plantée dans sa chair. Sa chemise dégorgeait de sang, il l’enleva quelques boutons et aperçut le contour brûlé de sa peau et qui luisait en argenté. « C’est bien ce que je pensais... » gloussa-t-il face à la blessure magique.
—Je suis foutu, ils vont me trouver. Je dois quand-même tenter quelque chose... Pour le pays.
Il agrippa de ses mains rougies la chemise et essaya de contourer sa blessure avec en compressant à l’aide d’un rouleau de papier-toilette qu’il écrasa. Il chancela de nouveau, grimaçant et la marque de toute sa main fut tamponnée de rouge sur la porte. Au-dessus de lui, seuls les conduits de ventilation pouvaient encore lui procurer de l’aide, peut-être en rejoignant des succursales permettant de s’enfoncer sous la ville, dans les catacombes. Il poussa la grille, jeta le sac, prit une grande respiration qu’il bloqua et monta avec le visage devenant rouge à cause de l’effort, cela faisait davantage saigner la plaie. Arrivé en-haut il n’en pouvait plus, ses yeux pleuraient de manière ininterrompue et il suait à grandes gouttes. Il commença alors à ramper dans ce gigantesque labyrinthe, naviguant appuyé sur son sac pour ne pas laisser de traces sur l’inox. Il avait intérêt à se faire silencieux. Et pas seulement, il pensa à fermer son esprit aussi longtemps que possible, il savait que sinon...
Au même moment, le lieutenant de la Police de Spirès dégaina un étrange bâton d’une quarantaine de centimètres, luisant d’un halo orangé, à la recherche de sa cible. Il ausculta tout le périmètre et affirma : « À cet étage, quelqu’un souffre. On y va, allez ! »  
Ils débarquèrent comme des terroristes, braquant leurs armes de toute évidence chargées sur les employés outrés et horrifiés qui se jetèrent au sol. Le lieutenant saisit de force un informaticien et braqua son arme si fort qu’elle lui finit dans la bouche. Celui-ci faillit défaillir mais la terreur et l’incompréhension le maintinrent conscient assez longtemps pour que le lieutenant remarque que :  
—Centrale... R.À.S ! Ce n’est pas lui. Putain, nous sommes dans la merde ! Ce n’est pas possible... Vous, vous l’avez sûrement vu quelque part, dites-nous où il se cache !  
—Q... Qui ???    
—Il y a du sang jusqu’à l’escalier, ensuite il n’y a plus de traces. Il ne s’est quand-même pas volatilisé, la Magie a indiqué que quelqu’un souffrait à cet étage.
—Je crois que c’est moi... J’ai la gastro, je crois aussi que.... 
L’employé vomit d’un trait, en plein sur le lieutenant qui s’en retrouvât tout ragoûtant. Personne n’osa rire, et le faux-suspect ne trouva rien de mieux que de s’évanouir sous la pression. Noir, le lieutenant demanda à ses hommes de fouiller l’étage, fort obligé de rentrer à la caserne dans son état. Avant de partir, il eut tout de même l’occasion de massacrer un ordinateur à coups de crosse, ajoutant de la peur et de la confusion dans le siège de « Béliers&Co. ». Et pendant ce temps, dans le combiné, une dame râlait :
—Foutue agence, ils mettent toujours dix ans pour te répondre. On voit qu’il y a des gens qui ne se préoccupent pas de savoir qu’on a des choses importantes à faire dans la vie, hein !
Et en fond du téléphone...   
—Laisse, Monique, on attendra la prochaine croisière... On va prendre la voiture.
—Je me désabonne ! ... Eh ? Vous m’entendez !? ... ... ... Feignants ! *Bip-bip-bip...*        

Après des kilomètres à errer dans les conduits la proie finit par s’effondrer sur la roche dure d’une cavité enterrée, au sortir d’une issue de secours. Dévasté, mort de froid, il peinait encore à faire le moindre pas, criblé par la douleur que lui causait par intermittence la balle de Métal spécialement conçue pour le neutraliser. Au loin, il entendait le bruit de l’eau, peut-être l’un des canaux de la ville, autour, il n’y avait que des tags, et ce grès et ce calcaire humides et glaciaux. Ce n’était pas par hasard, la fuite dans les catacombes, il savait ne pas être seul. Encore fallait-il que quelqu’un le remarque, même éclairé par les néons perpétuels de Lumière. Sa vision trouble le quittait peu à peu, tout comme ses forces, et il eut à peine le temps de tourner au coin de la rue souterraine qu’il effondra.

Malgré tout, c’était une splendide journée au-dessus de la surface et toute la région était en effervescence. Ce bel été finissant invitait à sortir des immeubles du centre-ville, là où les maisons individuelles n’existaient plus et où les forêts et champs étaient devenus des squares artificiels. La foule promenait dans des habits légers le long d’interminables artères bardées de publicités aguicheuses, suffisamment pour se sentir oppressé pour qui tenait un minimum à sa liberté de choix. De plus, il fallait l’aimer « l’ultra-moderne » et ses tours hautes à n’en plus finir ! Dans cette angoisse pesante, on trouvait deux cas de figure : l’abnégation ou l’isolement. Cela concernait toutefois peu de monde : en effet beaucoup de citadins s’étaient accommodés à cette vie connectée et vouaient de l’intérêt pour cette société. Il y avait eux, et puis tous ces autres, marginalisés, que l’on apercevait rarement. Pour cause, Spirès ne dormait jamais car même la nuit il semblait faire jour ! Que faire alors quand on n’aimait pas cette vie, que l’on voulait la quitter et retrouver un peu de nature ? Deux jeunes adultes sans autre réussite sociale qu’un vieux trophée du tournoi junior de Tireur Céleste, un sport de balle célèbre, et une médaille du meilleur perdant en karaoké pour l’un et en sculpture pour l’autre cherchaient en eux la réponse. Les égouts, repaire un peu chaud, ne les attirait pas, il ne leur restait donc qu’une option : la fuite. Fuguer, oui, mais où et comment ? La géographie n’était pas leur point fort, pas plus que la technologie. Le tactile, ils n’y comprenaient rien, la recherche Drakkarnet non plus, et leur vieux clapet à touches ne comportait sûrement pas de commande vocale. La Magie, me direz-vous ? Quand je vous dis qu’ils n’étaient bon à rien ou presque, de vrais antihéros ! Et puis la Magie avait fait son temps, de nos jours, elle ne servait plus qu’à servir la technologie et la sécurité, son utilisation chez les particuliers était très réglementée. Un truc du temps ancien, auquel on tient encore mais qu’on maintient artificiellement en vie et à la mode, comme les vieux livres et les remèdes de grand-mère, juste pour satisfaire les plaisirs nostalgiques. La Magie, sous curatif.
—Si Baalest Solayre voyait ça... Quelle catastrophe.   
—Ils niquent la planète. Voilà pourquoi je préférerai partir.
—Tu aurais pu, tu n’arrêtes pas de me parler de ton village natal, Montalisseau ! Qu’est-ce qui te retient ici, alors, Al ? 
L’ami qui venait de loin rougit, il n’exprima rien, il n’eut pas besoin de répondre. Toujours assis sur un muret du Square Santalucis, ils fixaient des arbres plantés en ligne au loin, assis de manière nonchalante. Le questionneur reprit :
—J’ai compris. Moi, c’est l’argent. Ce n’est pas en bossant dans ce fichu Régalquim, ce resto-rapide à la noix, que je pourrais me payer une vie à l’air libre !
L’autre balança spontanément un caillou vers un groupe de pigeon qui ne s’enfuit même pas, preuve d’un total asservissement de la nature elle-même. Finalement l’autre ne répondit pas et le citadin finit par lui dire de manière franche :    
—T’as essayé Greedel ?
—Tu es fou, je ne fais pas pitié à ce point. Arrête de regarder les publicités !
—Non, mais tu pourrais trouver quelqu’un dans ta montagne, s’il y a des gens connectés là-bas !    
—Je croyais que tu n’aimais pas ça, toi. Tu as quant essayer, atome libre que tu es !     
Ils arrêtèrent de se vanner, préférant contempler les passants qui les ignoraient, trop affairés à leurs soins personnels et les yeux et les oreilles occupés à d’autres tâches plus... amusantes. Lassé, l’un d’entre eux, Matt pour faire court, finit par descendre en râlant : 
—Faut qu’on quitte cet endroit, c’est un vrai poison pour moi.  
Il avait l’air bien plus sérieux tout à coup, son regard noir soulignait sa souffrance.
Il n’essaya pas d’embêter comme d’habitude le chat des Lester qui passait par-là, il se contenta de fixer son compère.    
—Qu’est-ce qu’il y a ?  
—Et si on partait ?    
—Tu ne dois pas travailler ?
—Après le travail. Je touche ma paie quotidienne, et hop ! Adieu, Spirès !
—Nous sommes à pied je te signale !    
—Pas grave !     
—Personne sur les routes...   
—Pas grave !     
—Plein de monstres...  
—Pas g... Ah si, c’est un peu plus... Bah ça rajoutera du piquant ! 
—J’ai de vieilles breloques dans la cave. Et puis... Es-tu vraiment sérieux ?
—Sur un coup de tête ! Eh, on va jusqu’à ton village !    
—Bétannière-Depons, c’est une chose, Montalisseau, c’en est une autre. Tu es vraiment, vraiment certain ?     
—Hier j’ai fait un rêve et...   
—Pas les rêves, pas encore ! Ceux qui rêvent n’avancent pas, c’est ce qu’a dit mon professeur de philosophie quand j’ai pris mon dernier zéro... Formalisateur, va ! Écoute, moi partir tout seul, je n’aime pas, donc que tu viennes, ça me va. On a qu’à essayer d’aller jusqu’à là périphérie, déjà, et puis si l’on ne se sent pas, on aura qu’à faire demi-tour.     
—Encore trois ans pour le permis, c’est sûr que je n’attendrai pas. Je finis à 45h.
—Très bien, on se retrouve chez moi juste après.

Les deux jeunes se serrèrent la main et partirent chacun s’occuper de leurs affaires...

Un panache de couleur émeraude flottait dans les catacombes, et ce n’était pas le signe de présence d’une amibe. Un phénomène mystique semblait envelopper le corps meurtri du fuyard qui se sentait comme « porté ». Hallucinait-il ? Oui et non, ses esprits vagabondaient profondément dans sa mémoire, cependant cela ne suffisait pas à expliquer le fait qu’il volait littéralement au-dessus du sol, dans la nuée verte. Il ne trouva la force de bouger qu’une fois arrivé très loin dans les catacombes, tout au bout du quartier souterrain. Un entrelacs de voix sans animosité résonnait mais le malheureux et son sac se trouvaient dans une tente en tissu. Face à lui, un vieux Mage se tenait assis, sirotant paisiblement une substance étrange :
—Un peu de liqueur, le justicier ?  
—Qu’est-ce que c’est ?  
—Goûte, tu reconnaîtras...    
Tiraillé par la soif, il s’emplit la bouche, or, ça lui brûla si fort la gorge qu’il en recracha la moitié. La douleur de sa plaie le terrassa de nouveau et il tendit en vain son bras vers le sac, surprenant le mystérieux Mage :  
—Je n’ai pas regardé ce que contenait ce sac. Nous sommes des disetteux, pas des détrousseurs... Ne te lève pas, un Mage de Lumière va intervenir.
—Non... toussa-t-il, il me dénoncera... Je serai exécuté...     
—Pas ici, pas dans le Quartier des Catabombes où aucun magistrat et aucun policier ne vient jamais. La milice ne surveille pas toutes les habitations non plus. Reste calme, j’imagine bien que tu es à l’origine de tout ce raffut là-haut. Tu repartiras quand tu seras soigné. Cette nuit, ça va rôder dehors de toute façon.
—Je ne peux pas, il faut que...
—Si tu meurs, ce que tu veux faire n’aboutira pas. Je ne vais pas te demander ce que tu as volé, à mon avis, c’est un objet important. N’oublie pas que les affaires d’en-haut restent en-haut.   
Et c’est dans cette succursale grande comme des halles et où un marché bien sordide avait lieu, un marché parallèle, que le justicier commença son repos. Cet objet mystérieux, qui sait le pouvoir qu’il renfermait. Il savait que tant que sa mission ne serait pas remplie, le monde d’en-haut ne l’oublierait pas. Et même après. 
—Qu’ai-je été mettre les pieds dans cette machinerie ? soupira-t-il avant d’être rattrapé par la douleur et de fermer les yeux.