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Chapitre 4

Découvertes

   Sous la voûte vitrée les travaux reprirent. À cet instant, Romane eut la chance de changer de poste et de découvrir le montage des cartons. De coupures en coupures elle bazardait trente blocs à la minute sans vraiment savoir à quoi ça servirait : « Comme ça, j’en ai toujours plein... ! »
—Egerjo, tu es vraiment sûr ? Tu en as cent, on ne passe même plus là !   
—Eh, râleuse, attends que ça bloque là-haut... ah, justement.
La bouche de distribution s’emballa d’avant de se congestionner. Très vite, les rejets plurent dans des caisses qui se remplirent vite. Romane se précipita et appuya sur le gros bouton rouge qui traînait près d’elle et...         
—Mais non, pas le bouton d’urgence ! Il va falloir tout rallumer, maintenant ! pesta l’hyperactif. Fais voir !
—Si « monsieur » avait eu la patience de m’expliquer, aussi !
Les heures qui suivirent ne furent qu’une longue déroute, les machines décidèrent de faire un coup d’état et les quatre amis ne firent que des allers-retours infructueux. Décidément, quand ça ne voulait pas, à part s’énerver ou rester de marbre, il n’y avait pas grand-chose à faire. Romane courait avec son transpalette à la main faillant renverser Thaev qui passait par-là. Tout à coup, lueur rouge dans le reflet de leurs yeux, en-haut tout s’était arrêté et des paquets leur chutèrent dessus. Thaev s’empressa de finir la journée, ce qui aurait déjà dû être le cas, et voyant que faire le tour serait trop long il quémanda à Romane :      
—Prends ma place, fais monter le chariot, on ira plus vite !
—Heu, tu es sûr ?   
—Mais oui. Allez !  
Romane attrapa la fourche du chariot électrique, tira en arrière et appuya pour faire monter le chariot de deux étages. Elle semblait être plus embarrassée pour Thaev que pour les bonbons, étant donné qu’il se retrouva à six mètres de haut, mais d’une main leste, il réactionna le tapis en un rien de temps. « C’est bon, tu peux descendre ! » s’empressa-t-il.
Lorsqu’il eut retrouvé le sol, ce fut quasiment fini, les sachets tombés retournèrent dans le circuit et Angela puis Egerjo s’occupèrent de les répartir et les ranger dans les cartons bleus & blancs. Ouf ! L’après-midi avait été un calvaire, Romane ne trouva même pas la chaise, elle partit s’allonger sur le canapé d’une pièce commune directement. À travers le hublot, la travailleuse vespertine contemplait le crépuscule civil avec un sentiment de manque en tête. Elle était dépaysée, toute cette eau sombre l’entourant ne lui apportait aucun réconfort. Depuis sa salle de bain, habituellement, elle profitait allègrement des rayons dorés puis rougeâtres qui caressaient sa peau sans être ni trop froid ni trop chauds, or, là, les seuls rayons qui lui parvinrent furent des rayons de crainte qui s’envolèrent heureusement quand la voix d’Angela emplit l’atmosphère.
—Je t’ai apporté des pansements. Mets des gants demain ! Ce soir, on va se régaler et... es-tu ailleurs ?           
—Non, je n’ai pas l’habitude.      
—Tu la prendras. Il faut s’envoler un jour et prendre sa vie en main. As-tu écrit à ta mère ? Thaev va aller à la volière, tu devrais lui demander du papier à lettres... Je serai sur le pont si tu me cherches !
Angela tendit sa boîte de pansements et s’en alla bien vite, s’offrant un bol d’air à l’extérieur. Romane s’appliqua du désinfectant et se pansa avant de marcher vers la volière. Ses pieds brûlants lui faisaient amplement mal maintenant qu’elle était inactive. Elle rongea son frein et croisa ensuite Laynald et son père qui la saluèrent, heureux de lui apprendre qu’il y avait déjà de quoi nourrir 6000 personnes... en conserves... les bonbons servaient surtout pour le plaisir des enfants. Tout en se remémorant le chemin à suivre, elle atteignit le haut de la volière où le sportif s’attelait à rédiger sa lettre en commençant par : « Cade Aswoër ! Tout va bien, mère... »   
—Ah ! te voilà, Romane !  
Il lui demanda si les tâches qu’elle faisait ne l’embêtait pas trop, elle hésita mais ne voulut pas se faire blessante, sa seule vraie motivation étant d’être avec des amis, quelques jours hors de la maison. Thaev lui expliqua qu’elle serait aux conserves le lendemain, un poste plus solitaire, mais moins dangereux. Il finit sa phrase en tendant du papier et une plume, voyant que Romane n’en avait pas : « J’ai fini, moi. »      
Romane s’assit sur une table posée là, griffonnant maladroitement sur ses cuisses où elle avait déposé sa lettre. De temps en temps, elle leva les yeux avec intérêt irréel qu’avait la chevelure blonde du spirelien nimbée d’orange, lui qui fixait au-dehors, sereinement. Elle faillit s’écrire sur le pantalon par erreur et se reconcentra. Quand elle pensa avoir fini, Thaev se redressa et lui montra comment attraper le pigeon pour lui glisser le mot près de la patte. Cette région océanique n’était pas fréquentée par les faucons, les vautours ou les aigles alors les pigeons ne risquaient rien. Romane hésita une fois le mot posé, tapotant du doigt le dos du volatile. Thaev élança ses bras mais le pigeon quitta le perchoir, embarrassant Romane :
—Mince ! J’ai oublié de lui dire une chose !      
—Tu n’as qu’à le mettre avec mon message. De toute façon, ils trieront à la Postale.      
—Tant que ma mère n’explose pas de colère ça me va.
Rapidement, elle expédia le « Je t’aime » qui manquait à son message et écouta Thaev sur le retour qui expliqua calmement : « Moi, si je tutoie mère, elle m’assassine. »
L’adolescente ignora quoi répondre et se concentra d’un bête sourire, ce qui les mit tous les deux dans un certain embarras. Finalement Thaev tourna au coin du couloir en demandant :
—On se voit tout à l’heure pour le repas ?        
—J’en ai bien l’intention, avec toute la nourriture qu’on voit passer devant nous !          
—Ha, oui ! Bon... salut !     
Le crépuscule était presque achevé. Romane rentra se changer, se doucher, la fatigue lui obscurcit trop l’esprit pour sortit des gestes machinaux peu délicats qu’elle répétait chaque soir chez elle. Le visage rougi de l’avoir frotté trop fort avec le gant, elle remonta pour s’inspirer et prendre l’air frais. On ne voyait plus le soleil mais son aura était encore visible avec au-milieu et de dos Angela qui formait une silhouette mate. Elle aussi profitait de l’air, elle avait hâte de retrouver les landes qui entouraient la ville d’Artès. Toute sa vie avait été remplie de voyages, à l’inverse de Romane. Cette fille aux cheveux de feu l’inspirait. Sans un mot, elle s’assit sur un banc proche, essayant de gratter quelques mots sur son carnet. « Par un beau matin d’automne... »  
—Arf, c’est niais... soupira-t-elle. Lysandre ne peut pas raconter cela... « Sous un matin plat figé dans l’orangeur... » ... Ça existe, « orangeur » ? Pourquoi ai-je fait une sculptrice, déjà ? ... Hein ?     
Elle crut s’endormir à moitié sur son carnet soudainement parcouru par une lumière grise qui verdit peu à peu. Déconcertée, elle daigna relever la tête, tout à coup stupéfaite par les lueurs d’émeraude qui emplirent ses lignes d’avant de l’éclairer tout entière : Angela... Ce n’était pas un rêve, comme animée par la transe, elle resplendissait de verdeur ! Romane se leva précipitamment, à la fois émerveillée et terrorisée, sans savoir s’il fallait rester immobile, partir alerter ou fuir ! Son cœur fit un sursaut lorsque deux ailes immatérielles s’ouvrirent au vent comme une voile sur le navire et la captivèrent, la rendant béate. C’était la première fois qu’elle observait la Magie que sa mère comme la société d’après-guerre condamnait ouvertement. Et son père... ces racontars : « Il a été tué par la Magie » ... Qu’en penser ? Romane tenait un grand sourire sur lequel coulait deux larmes face à cette puissance évocatrice et surnaturelle qui lui rappelait tant de discussions et tant de rumeurs ! Angela ne parlait pas, elle profitait autant qu’elle de l’hespérie bienvenue, les yeux mi-clos. On aurait dit qu’elle se purgeait. Romane lui tapota soudainement sur l’épaule en l’appelant d’une voix aigüe, Angela ne sursauta pas, maintenant son aura tout en lui demandant ce qu’il y avait de spécial. Comme elle s’en douta bien, elle expliqua qu’ici elle se sentait libre, et que ce n’était pas un poids d’être loin de son père, bien au contraire. Sur le Bataillonnaire et depuis longtemps, elle n’avait pu exprimer l’art de la Magie de Vent, redevenu confidentiel, a priori supposé être interdit dans tout le Pays de Sir. On se demandait bien comment elle pouvait utiliser cet art d’une manière aussi libre mais puisque personne ne s’y intéressait... Romane se sentit inspirée. Elle attrapa son crayon et proposa spontanément :    
—Si tu veux, je te dessine comme ça...   
—Heu, je ne sais pas, je ne suis pas très photogénique...
—Je ne m’attellerai pas sur les détails ce soir, il fait trop sombre. On va commencer avec une silhouette, et les ailes. En tout cas, j’aimerai beaucoup pouvoir avoir les mêmes ailes que toi ! Vraiment.     
—Je te remercie, Romane. Après, c’est plutôt une malédiction à notre époque... 
Romane coinça sa demi-gomme entre les dents et commença à s’esquisser à tout-va les trais de la demoiselle au fur et à mesure que l’horizon devenaient imperceptible, jusqu’à même ce qu’Angela ne soit plus perceptible ! Soudain une balle de cuir faillit cabosser le dessin de Romane qui tressaillit en faillant avaler sa gomme ! Surprise elle tapa si fort dans le ballon que...          
—Oh... non, Romane, sérieux !    
Le ballon partit faire trempette avec les vaguelettes et Egerjo pesta : « Tu l’as fait exprès ! »     
—Rigoles-tu, andouille ? Tu as failli m’estropier !       
Pendant qu’ils s’invectivaient, Angela ramena son pouvoir entre ses mains et arracha le ballon des flots. Egerjo le récupéra vite et remercia Angela avant de s’en aller, tirant presque la langue. Avant que Romane ait pu croquer de nouveau, les cloches du réfectoire sonnèrent et le père de Laynald parut sur le pont en indiquant : « Le souper est prêt, on va reprendre quelques forces ! ». Avec autre chose à croquer – du merlu grillé accompagné de pâtes et d’un citron – Romane se délecta, assise à côté du sportif un peu par hasard, ce qui leur permit d’avancer leurs connaissances sur l’autre. Thaev, contrairement au reste du groupe, était un quasi-inconnu pour la spirelienne, elle qui trouvait ses manières un peu ridicules et son visage dans lequel elle cherchait un peu de douceur plutôt saillant. Ses yeux légèrement bridés et son visage allongé lui donnait un air de personnage manichéiste, glorifié aux yeux de l’adolescente. Ils semblèrent plutôt importunés par Egerjo et ses frasques et auraient peut-être préférés être seuls...  
Sans aucun doute, le repas tout juste achevé, tout le monde hormis le capitaine alla s’offrir un repos bien mérité. Romance pensait qu’elle aurait du mal à s’endormir mais...

On retrouva Romane complètement engourdie, mais plus heureuse car elle savait qu’au lendemain ils toucheraient terre. Avec grande peine, elle démêla sa chevelure, se brossa les dents, s’habilla puis enfila son bleu de travail. Toutefois il semblait être trop tôt et seul le matutinal Thaev s’entraînait à faire des tours de bateau entouré par l’heure bleue. Il s’arrêta à sa vue et lui demanda :
—Déjà debout ?      
—Visiblement. Qu’est-ce tu fais ?
—Je m’entraîne. Aider les autres c’est important mais le fait que me famille me fiche la paix l’est tout autant. La compétition, c’est demain soir.         
—Excuse-moi, je ne dois pas être de ton monde... je ne comprends pas.    
—Si tu ne l’es pas, moi non plus alors. Viens, on a qu’à s’asseoir si tu veux.         
C’était sans doute leur première longue conversation, l’occasion pour elle de boire de nouvelles paroles : l’occasion de comprendre un peu son univers méconnu de beaucoup. Ils n’étaient pas si riches que cela, en fait, ils ne l’étaient plus vraiment. Sa mère survivait sur l’héritage familial depuis la guerre et peinait à faire trouver un équilibre à son empire joaillier alors elle eut pour idée de faire remarquer Thaev au monde des « nantis ». Thaev a toujours aimé courir, même si pour lui la compétition n’était pas un objectif à assouvir pour lui. Il courait parce qu’il se sentait libre... Romane pensa plutôt qu’il courait après une fata morgana dans l’espoir de pouvoir fuir la pression familiale au bout de sa course. Hélas, elle ne s’attendait pas à la phrase suivante...
—Si je gagne, je suis sûr que mère va vouloir me marier avec la fille des Hurskay de Flaucens.          
—Et tu... tu ne peux pas refuser ?
—Faut pas rêver. L’intérêt financier est primordial. Le pire, c’est que je ne l’ai jamais vue. En soi, je ne dis pas que je n’aimerai pas gagner, juste pour prouver à mère que je peux me débrouiller et en mettre plein la rétine aux autres familles. Faudra juste que je m’arrange avec elle pour éviter d’être affilié aux Hurskay, ça signifierait la fin de tout : tu penses que la joaillerie les intéresserait ! Déjà qu’ils ont la main mise sur le vin et la haute-couture ! Il y a d’autres partenariats plus intéressants. Et... Je parle beaucoup. Et si tu me parlais de toi, Romane ? Je ne te connais pas vraiment.       
Romane abaissa le regard, intimidée, rougissante. Vu le peu d’intérêt qu’elle accordait à sa vie, la question s’avérait délicate. Elle tenta de faire un effort et d’expliquer :
—Je fais quelques dessins par-ci, par-là, sinon, j’aide ma mère à entretenir la maison. On ne fait pas grand-chose de là où je viens.      
—Je n’en fais pas beaucoup plus, je te rassure. Les adultes font tout, ils ne te laissent rien faire ! C’est pour ça que je profite bien de ce voyage avec des connaissances et... de nouvelles rencontres. 
—Oui... bredouilla-t-elle.  
—Je suis sûr que tes dessins sont magnifiques.
—Bof... aucun éditeur n’a l’air intéressé par un travail de « bonne femme » alors je ne crois pas... s’attrista-t-elle.
Thaev sentit que la conversation n’amenait nulle part et se lança dans un drôle de monologue explicatif qui aurait été niais dans tout autre contexte.           
—Tu sais ? Il y a un mot que l’on n’utilise jamais et auquel tient beaucoup mère, certes il n’est pas très esthétique mais il a quelque chose d’intéressant : c’est le « matrimoine ». C’est la part culturelle que les spireliennes ont apporté au long des siècles et qui est sans cesse dépréciée. Sache que moi je ne crois pas la foutaise d’une supériorité des spireliens sur les spireliennes, je préfère plutôt ne rien avoir à faire là-dedans. Tout ça pour t’expliquer que tu devrais persévérer dans ce que tu fais, et que personne n’a à te dicter ce que tu dois, ou non, faire. Crois en toi parce que les autres ne le feront pas souvent à ta place ! 
Romane était renfrognée et ne savait pas trop quoi dire. Elle ne cessait de songer à sa mère qui n’arrêtait pas de lui rabâcher à quel point il était important qu’elle ait un métier en or. « Artiste n’est pas un métier en or... c’est une simple passion d’enfant. »    
—Tu connais beaucoup de banquiers, de joailliers, de patrons qui rendent des foules entières heureuses tout en les faisant rêver ? Je n’ai pas ta chance, je ne sais pas dessiner, je ne sais pas raconter, je ne sais pas composer. Pourquoi n’en fais-tu pas ta force ? Les Révolutions viennent d’en-bas, on me l’a assez dit comme ça ! Tu n’y crois pas, c’est tout, tu n’œuvres pas à ta réussite ! Mère me tuerait pour une conduire aussi basse mais si je peux t’encourager...
Spontanément, Thaev enserra Romane amicalement, elle sentit son cœur de glace fondre un peu et essaya d’écouter les conseils donnés par son « collègue ». Il se retira vite et elle avoua que :    
—Je... Je te remercie, Thaev. Je t’ai peut-être mal jugée, je pensais que tu étais un de ces types superficiels à la vie douce et qui ne prenait pas la peine de se pencher sur les autres. Un gosse de riche, un fils à papa, en somme. Je me suis trompée.  
—C’est inscrit sur mes habits, donc oui, je suis un gosse de riche. En soi, tu n’as pas tort. J’ai une idée, faisons un tour du bateau en trottinant !
—Pourquoi pas ? Ça me fera du bien !

Profitant de la fraîcheur matinale et du ciel blanchissant, ils firent le tour du bateau, ce qui permit à l’adolescente d’évacuer son stress. Bientôt, le travail allait reprendre...