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Langueurs automnales

Chapitre 1

Orage, ô désespoir !

L'automne, tel un avertissement de la torpeur hivernale qui le suivrait, se déposait sur les arbres verdoyants en leur apportant le flot de tiédeur et d'humidité qui amèneraient leurs feuilles peu à peu vers la mort. Celles-ci se teinteraient d'ocre et de rouge avant de se déposer au sol en le recouvrant et finiraient leur existence sous forme d’humus sombre en prévision du prochain printemps qui en ferait naître de nouvelles. Mais nous n’en étions pas là encore, pour le moment le paysage rendu doré par le début de la saison rouge offrait à la ville de Spirès un sentiment d'apaisement sans égal, la lumière à travers les printaniers(1) ressortait comme tamisée dans des arcs rougeoyants qui illuminaient le tapis orangé au sol. À la fin du jour les maîtres du pinceau trouvaient en ce lieu la sérénité et la magnificence pour composer leurs plus belles toiles, au crépuscule les héros de l'écriture décrivaient avec la plus grande inspiration l'ambiance consolante. Enfin à la nuit venue, sous les lumières de la place de la ville, les danseurs virevoltaient harmonieusement avec les feuilles planant autour d'eux. Cette période nommée « saison du déclin » à certes, juste titre, recelait également de senteurs et de teintes que nulle autre saison ne pouvait apporter, pas même la verte saison de la renaissance. Après l'accablante chaleur estivale elle adoucissait l'âpre paysage sec qui précéda.
En ce mois de Deltera
(2) ne régnait-il donc dans l'air qu'un parfum relaxant ? Hélas ce n'était pas toujours le cas, puisque si les bons jours les rougeurs tièdes enivraient les rues, les mauvais jours voyaient une tempête grise, brutale, chargée de vents de colère et d'orages grondants, celle-ci balayait fougueusement tout sur son passage, déchirant les feuilles, déchaînant les branches jusqu'à la rupture et allant parfois dans la plus grande ire à décimer les troncs robustes ! Les habitants n'avaient rien à faire si ce n'était que de se réfugier dans leurs domiciles pour éviter la tempête.

Hier soir les enfants s'égayaient dans les tas de feuilles, aujourd'hui personne ne put sortir sous les trombes d'eau, le paysage se paraissait de sa mine enténébrée, giflé par le vent cinglant qui se levait depuis la mer au sud. Devant le spectacle des gouttelettes ruisselantes qui défilaient à sa fenêtre une jeune spirelienne à la mine grise comme le paysage fixait le spectacle déprimant au dehors, écoutait le bruit violent de la pluie, du tonnerre ainsi que des fenêtres ou des portes malfaçonnées qui claquetaient aux rafales. « Je ne pourrai jamais sortir avec ce temps... je m'ennuie tellement » soupirait-elle la tête entre les paumes, emmitouflée dans une petite laine beige pauvrement réconfortante. Un vif éclair vint la réveiller de son apathie de manière si soudaine et imprévisible qu'elle bondit de la chaise en faillant flancher contre le sol ! Il frappa fort et très proche retiendra-t-on. La maison trembla et sous son haut-le-cœur la jeunette se remettait avec peine de l'intense flash qui lui avait éclaté aux yeux. Des tâches sombres parsemèrent plusieurs secondes sa vision alors qu'elle s'abattait encore plus triste sur son lit. L’instant de calme où la pluie continuait à plomber l'atmosphère, elle agrippa son coussin qu'elle serra de toutes ses forces contre elle, happée d'une cinglante solitude. En espérant trouver une présence en ses entrailles d'éthose
(3) la seule qui vint lui ronger l'âme était le manque d'une personne chère à ses yeux, les yeux humidifiés par ce manque elle cherchait encore le pourquoi de sa disparition, non pas le comment mais bien le pourquoi. Elle braillait ainsi d'une manière émouvante « papa... » avec un ton saccadé, puis restait en silence allongée et calme. Elle n'était pas la seule, loin de là : la précédente guerre qui avait éclatée quelques années auparavant avait déchiré de nombreuses familles, causé des ravages énormes qui perduraient dans le temps... et dans les cœurs. Des centaines et des centaines de jeunes spireliens et spireliennes, enfants à l'époque, se demandaient encore pourquoi ce drame n'avait pas pu être évité, et pourquoi les adultes ne leur en parlaient jamais. Elle aussi en faisait partie et le malheur de l'ignorance ne l'avait donc pas épargnée.
Sa maman toqua à la porte alors elle se reprit rapidement et quitta son lit. Les cheveux en bataille elle ouvrit la porte, sa mère venait la prévenir qu'elle s'en allait chercher de quoi faire le repas, puis elle redescendit en bas. La jeune fille retourna les yeux vers la fenêtre en contemplant la pluie s'abattre au-dehors et l'envie de prendre l'air même sous ce temps capricieux fut plus forte qu’elle. Tout simplement, l'enfermement était en train de la rendre folle, puisqu'elle n'avait pu sortir les jours précédents à cause du long travail qu'elle avait eu au jardin autant qu'à la maison. Alors elle enfila à la hâte une veste beige moins perméable, ajusta ses cheveux blonds-cendrés de trois quatre coups de peigne et descendit presque en courant les escaliers menant à la pièce principale. Surprise, sa mère déjà prête à partir ne sut quoi lui répondre :
-Il n'y a rien à faire au jardin aujourd'hui, pourquoi t'es-tu préparée ?
-S'il te plaît, laisse-moi y aller à ta place.
-Hors de question ! Le temps est trop dangereux...
-Mais...
-Nous en avons déjà parlé, et s'il t'arrivait quelque ch...
-Pourquoi voudrais-tu qu'il m'arrive quelque chose? Je ne suis plus une enfant !
-Écoute-moi ma puce... écoute-moi : tu es tout ce qu'il me reste, je ne veux pas qu'il t'arrive quoi que ce soit. C'est pour ton bien.
-Pour mon bien ? Et moi, tu songes à ce que je peux ressentir ?! Non ? Il n'y a que toi qui peut éprouver des sentiments ici, moi j'ai juste à me taire comme à chaque fois ! J'en ai marre, tu comprends ?! Le jardin la maison, la maison le jardin...
-Suffit maintenant ! Arrête tout de suite !! Moi aussi je n'en peux plus de tes jérémiades !!! Je ne souffre pas assez comme ça ?! Veux-tu me voir crever à la tâche ?! Est-ce que c'est cela que tu veux ? Réponds !
-Sans-cœur ! Tes mots me font mal...
-Tu as raison, remonte et calme-toi, va écrire, va dessiner, cela vaudra mieux.

Face à la nouvelle dispute qui venait d'éclater tel un éclair de plus dans le ciel sombre, elle fuit par les escaliers dans de naissants pleurs, claquant à toute volée la porte de bois avant de flancher titubante contre sa couette. Sa maman ne digérait pas le passé et la réalité avait tendance à trop lui revenir en mémoire, son tempérament était devenu très volatile, explosif, et bien trop souvent ses accès de rage finissaient leur course contre sa fille, qui, pauvrette, en subissait les conséquences sans ne rien pouvoir y faire. Encore le sang-chaud, la mère s'assit un instant à la table en y jetant le sac vide, avant de noyer sa tristesse dans un verre enivrant de « sirop de quartz(4) » l’œil si fatigué et qui se posait sur une photo de son mari, de quand « tout allait bien ». Elle émit un profond soupir et resta mutique un long moment.
Les minutes défilèrent, durant lesquels un remord puissant la prit : elle ne souhaitait pas voir sa fille souffrir, elle avait sans même s'en rendre compte développé un syndrome de surprotection envers son enfant, pourtant ce n'était pas une personne avec un caractère mauvais, la vie l'avait malheureusement blessée, sa chair psychologique était à vif et les plaies se rouvraient très facilement. Un éclair de plus assomma la ville et elle prit la direction des escaliers, toquant calmement à la porte de l'adolescente.
-D’accord... Vas-y.
Sans un bruit, l’adolescente entrouvrit la porte et se glissa entre le cadre et les jupons de sa mère avant de coulisser aussi discrètement qu’un chaton le long de l’escalier. Attrapant le cabas de toile déposé sur la toile cirée, la monnaie ainsi que la liste, elle s’en alla au-dehors sous la pluie battante. La porte à peine refermée, la gamine se replia sous les tonnelles pour s’abriter des monstres fouets d’eau, et sauta par-dessus les gouttières en crue afin de ne pas avoir les pieds détrempés. Après quelques dizaines de pas chancelants, elle finit par atteindre le seuil d’une boulangerie, où elle trouva le réconfort de ne pas recevoir d’autres gouttes. Sa laine beige sous les néons scintillait déjà comme de la mousse au soleil et ses cheveux en batailles, froids, se lissaient vite. Elle contemplait avec un regard vague et déprimé les rues balayées par le vent et les habitants qui bataillaient tels des guerriers avec leurs parapluies de bonne facture. Les flaques troublées ne donnaient aucun reflet alors l’adolescente, sans se retourner, se remit à marcher.
Les cheveux plaqués sur le visage, elle atteignit les portes du supermarché, où l’air conditionné la fit frémir. Elle quitta sa laine qu’elle plaça sur un porte-manteau de l’entrée, fit attention de ne pas glisser sur les carreaux de grès cérame, puis elle poussa les battants qui l’amena dans les rayons, son pull gris mouillé par ses cheveux. Ici il y avait foule, tous, dans les environs, s’étaient massés à l’abri de la tempête : les parents trop patients discutaient avec leurs amis et voisins, les enfants au contraire, se déchaînaient à cause de l’ennui et ne cessaient d’être rappelés à l’ordre, les adolescentes la jugeait du regard avec un dédain à peine croyable tandis que les adolescents ne regardaient que ce qu’ils voulaient zyeuter d’elle. Non-rassurée, la gamine s’avança dans un rayon pour se mettre à l’abri des regard indiscrets et pénétrants, sillonnant entre les clarks des employés pressés, à l’affût du moindre vide dans les rayons. À peine se servit-elle d’un jus de printe
(5) que le monsieur qui la côtoyait remplit l’espace avec un nouveau jus de fruits. Visiblement enfermée dans sa « dépression post-pubère », l’adolescente ne prêta aucune attention au metteur en rayon, ne sut même pas s’il lui dit bonjour ou non et quitta l’endroit à pas lents. Le jus n’était pas sur la liste que sa mère lui avait transmise mais elle aimait cela, et au moins il s’agissait là de quelque chose qu’elle aimait, comme peu de choses, comme peu de personnes de son âge aimaient si peu de choses. Ensuite, elle s’accommoda à suivre à la lettre la liste, naviguant tantôt dans les rayons laitiers pour attraper du beurre, tantôt dans les rayons bouchers pour acheter quelques steaks broyés de mauvaise facture, tantôt dans les rayons surgelés, où frigorifiée elle attrapa les plats congelés moins coûteux, et tantôt dans les rayons de première nécessité, où le stock de pâtes et de riz vint remplir la moitié de son sac. Avant de passer en caisse, à la suite de trente personnes, elle attrapa un lourd sac de patates et négligea volontairement tout légume ou salade : carottes, artichauts, navets... qu’elle aurait pu apprécier. Son jardin en était pourvu, alors... Les patates, elles n’étaient jamais nombreuses quand une mère au foyer vivait sans aucune rente militaire compensatoire du père disparu. Une demi-heure passa, le sac qu’elle posait au sol n’avançait guère le long de la caisse mais elle finit par donner ses quelques piécettes et s’en aller.
Devant chez elle, près d’un saule qui pleurait à grands flots l’échine courbée, elle réajusta sa veste et ses cheveux pour faire croire qu’elle n’avait pas l’apparence d’un seau d’eau. Ensuite, elle contempla tous ses efforts dans le jardin mis à mal par la tempête puis elle rentra lentement, sa mère l’attendait sans grande patience : « Tu as été longue... Je me faisais du souci ! »
-Ça n’avançait pas, qu’y puis-je...
-Tu es trempée, va te changer, si quelqu’un te voyait...
-Je me fiche de ce que les gens peuvent penser de moi !
-De quoi as-tu l’air, là, et pourquoi tu n’as pas pris le parapluie ??
-Il est cassé, j’aurais l’air encore plus minable, maman !
-Je sais bien qu’il est cassé, mais je n’ai pas les moyens de le remplacer.

Remontée, elle remonta les marches des escaliers, s’enferma avec hâte dans la salle de bain, et se défrusqua complètement, parce qu’il n’y avait rien à sauver du naufrage de ses vêtements. Son corps jusqu’à son sexe même étaient froids comme de la pierre, sa gorge était raide, et ses cheveux coulaient encore sur sa peau fine. Excédée, et tremblante de froid, elle attrapa son peignoir blême et s’envoya la tête dedans avant de se recouvrir avec. Une fille qui prenait aussi peu soin d’elle, c’était assez rare, et comble du malheur sa propre vision dans le miroir la dégoûtait. Avec ou sans le peignoir, cela ne changeait rien, elle se haïssait...
-Tout le monde me déteste...
Après s’être lavée à la va-vite, elle retourna dans sa chambre de manière précipitée, soudainement arrêtée par sa mère qui tenait fermement la bouteille de jus de printe :
-Tu crois qu’on a les moyens de se payer cela ?!!
-Maman, je...
-Tu m’insupportes, Romane Pétréna !
-Si je t’insupporte autant, pourquoi ne m’as-tu pas viré de la maison !?! Hurla l’adolescente en claquant sa porte.
-Parce que tu es ma fille ! ... Et que je t’aime... soupira la mère avant de redescendre les escaliers d’un pas lourd, la bouteille à la main.

Le repas se fit sous un automne redevenu calme. La pluie avait cessé et l’adolescente, après avoir croqué deux ou trois visages de personnages imaginaires pour se calmer vint docilement s’installer à la table où l’attendait son jus, posé sur la table. Elle ne rechigna pas à se servir un verre avant de mettre la table, silencieusement. Le silence était vraiment meurtrissant dans cette maison... Sa mère, tout au long du repas, essaya de dialoguer avec elle, mais si la radio de récupération n’avait pas été là, depuis plus de dix ans fidèle au poste, l’ambiance aurait vraiment été inexistante. Le dessert englouti, Romane se contenta d’un « bonne nuit maman » puis elle monta de nouveau s’enfermer, car tel était le cas. Le gris anthracite du ciel appela la nuit et les réverbères qui s’allumèrent les unes après les autres et plongèrent la ville dans une nouvelle ambiance. Inspirée, peut-être, par le temps, l’artiste en herbe écrivit quelques pages sur un journal qui n’avait d’intime que le nom et qui était en fait un cahier ordinaire à spirales. Minuit sonnerait bientôt mais au lieu de se coucher, l’adolescente revêtait des habits sombres et chauds. Que voulait-elle faire : sortir en pleine nuit pour fuguer ?

1 - Arbre emblématique du monde de Bélézia.

2 - Un équivalent de novembre et décembre.

3 - Un équivalent du coton dans Bélézia.

4 - Un sirop rappelant le quartz noir, en raison de sa couleur. Il s’agit d’une variante alcoolisée de cette boisson (qui ne l’est pas frocément) à base d’extraits de plantes.

5 - Un agrume semblable à un pommelo, une orange ou un pamplemousse.