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Launu le petit Bélier

Chapitre 4

« Si froid... si glissant. » se surprit l’agneau qui marchait sur le carrelage l’entraînant vers une grande porte lourde et épaisse. Il essaya de la pousser de toutes ses forces mais il glissait trop pour y parvenir et décida de passer ailleurs, évitant de bêler dans ce lieu où tout pouvait arriver. Il avait toujours autant de peine à marcher et passait dans un couloir chargé de pots en verre servant à confectionner des terrines. Ses sabots faillaient heurter des caisses vides par-dessus lesquelles les pots étaient déposés, Launu ne se hâtait pas mais soudain il perçut un timbre de voix. Un timbre de voix humaine... Un timbre de voix dont il se souvenait : « Une terrine de bélier ? Avec plaisir madame ! Je vais vous la chercher dans la minute. » Le bélier frissonna et déjà des pas approchèrent, la voix forte tonnant de plus belle, et quand une porte claqua ce fut la panique et l’agneau partit au triple galop, cognant de ses pattes glissantes les chaises qui bougèrent. La porte du couloir allait s’ouvrir mais il y eut pire, les caisses chutèrent et un monstre fracas envahit toute la boucherie quand plusieurs pots se brisèrent en mille morceaux contre les carreaux de calcaire ! Il galopa maladroitement face aux cris outragés du boucher qui déboula en courant et sa petite queue quitta le couloir au moment où ce dernier ouvrit l’œil dans le couloir. Les cliquetis de ses pattes faillirent le trahir mais il réussit à se réfugier derrière un chariot rempli d’instruments glauques. Le boucher repartit plein de rage vers la caisse et l’agneau souffla, attristé : « On m’avait bien dit de rester à la ferme... ». Launu attendit que tout soit calme car il remarqua pouvoir rentrer par un rideau de plastique végétal dans la pièce scellée alors prenant son courage à deux mains, il osa sortir de sa cachette et avança lentement jusqu’au rideau. « C’était la voix du vilain monsieur qui est venu plusieurs fois » se rappela-t-il, soufflé par le froid glaçant qui émanait de la pièce. Qu’est-ce que c’était ? Launu passa sa truffe derrière le rideau et aperçut plusieurs animaux semblables à lui, ils étaient renversés dans une position peu commune et n’avaient plus de peau. Comment cela se faisait-il ? s’interrogea l’agneau. Il s’avança vers une carcasse qui sentait fort
—Bonjour toi. bêla-t-il nonchalamment. Comment vas-tu ? Il fait fffroid ici !       
—...
Launu sentait la carcasse : quelque chose n’allait pas, on aurait dit qu’ils étaient tous figés. L’inquiétude grandit dans le cœur de l’agneau qui avança face à un grand animal non-identifiable.    
—Pourquoi n’as-tu pas de tête ? Tu es malade ?
Cette fois, il n’y avait plus de joie dans le corps de l’agneau, et plus de nonchalance, la forte odeur, il s’associa aux animaux qui ne bougeaient pas et eut peur de finir comme eux, figé ! Le froid ? se demanda-t-il dans un bêlement déchirant... Et alors qu’il avait le regard hagard une gigantesque ombre se mit à planer devant lui. Il sursauta en l’apercevant et se mit à crier, crier à en mourir ! Le boucher !!
—Voilà que les animaux viennent d’eux-mêmes chez moi ! C’est toi qui a renversé mes pots et m’a fait perdre une cliente ? Oh, tu ne vas pas t’en tirer comme ça, toi !       
La brute s’élança à-brûle-pourpoint et fonça sur l’agneau saisi d’une frayeur ignoble. Un objet métallique, un grand couteau, s’abattait sur lui ! Carapatant, il dérapa tout droit et passa entre les jambes robustes du spirelien énervé, beuglant à l’aide à tous ses compagnons d’infortune ne pouvant lui répondre... des procédés de la vie qu’il ne pouvait pas comprendre et qui trouvait pourtant nécessité auprès des spireliens. Le cœur battant à tout rompre il vit la lame jetée se dérober juste devant lui et s’arrêta sous la panique, soudainement capturé par deux intangibles mains et retourné face au visage hirsute et menaçant : « Le bélier de ce maudit fermier !? Oh toi, tu ne vas pas rentrer à la ferme ».
—Bêêêêêêh !!!
Terrifié par les yeux du spirelien, Launu se débattit de toutes ses forces, envoyant moult coups de sabots sur la tête qui le fixait. Un bon coup, dans les dents, surprenamment fort, et le grand gaillard dut lâcher de force sa victime ! L’agneau tomba lourdement et se mit à courir autant que possible, grimpant sur des caisses et passant par-delà une fenêtre ouverte. Derrière, le spirelien rouge criait et ouvrait d’un trait la porte donnant sur la rue, ordonnant de toutes ces forces :
—À l’aide, attrapez-moi cet animal !!!   
Les badauds qui tenaient tranquillement leurs parapluies d’aristocrates ne daignèrent pas bouger autre chose que leur tête, les autres furent quant à eux tellement surpris par la scène de poursuite surréaliste qui se produisit dans leur rue qu’ils n’osèrent pas s’avancer face au petit bélier. Furieux, le boucher attrapa la chaise d’une terrasse de taverne et la lança au loin sous les exclamations de la foule. Launu s’écarta, évitant de justesse la chaise qui explosa sur la route, et tandis qu’il s’essoufflait, rattrapé par le fermier, il aperçut une carriole : vite, il devait se cacher à tout prix !!! Cependant, derrière la carriole de beau bois, quatre forts et valeureux béliers stationnaient, attendant leur conducteur. L’espoir était là, Launu se mit à bêler de toutes ses forces : « Aidez-moi, aidez-moi ! ».             
Il s’écroula d’épuisement au pied d’un bélier surpris mais déjà le fermier arrivait en hurlant et gesticulant : « Écartez-vous ! ». Face à l’apparente menace, les quatre animaux se rassemblèrent tout en tenant fièrement tête au boucher dont le visage sembla encore gonfler de colère :         
—J’ai dit...          
Mais déjà les béliers commencèrent à pointer leurs cornes, furieux d’être ainsi dérangés et insultés, leurs sabots raclèrent la terre battue de la rue sous leurs bêlements graves comme un grognement de chien. Ils chargèrent spontanément, faillant renverser la carriole mais l’individu battu dut battre en retraite, jurant que la ferme allait non seulement fermer mais qu’elle deviendrait son magasin de boucherie ! Il réussit même à inquiéter un autre boucher de la rue, surpris d’une telle violence, avant d’être copieusement incendié par le gérant de la taverne. Peut-être que l’autre boucher était bon ? En tout cas, la ville, c’était fini pour Launu, il ne voulait plus jamais y revenir !    
—Tout petit bélier. Que fais-tu en ville ? Tu es bien trop jeune pour être ici.         
—Tu devrais rentrer chez toi.     
Sous les injonctions douces de ses pairs il se contenta de les remercier avant de reprendre le pont qui quittait le centre-ville de Spirès. Il pouvait enfin souffler et partir retrouver sa maman. On est bien avec sa maman...