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Launu le petit Bélier

Chapitre 6

À l’intérieur, accroupi, Launu fixait au-travers d’une fente la catastrophe qui se profilait au-dehors : un peu plus loin, des spireliens armés de lampes à gaz ratissaient chaque mètre de la cour et finiraient par s’étendre jusqu’à le retrouver. Le petit loir posté à côté de lui écouta ses lamentations et comprit la gravité de la situation. Tant pis, il reprendrait son hibernation plus tard...
—Je vais aller ronger les nœuds, je ne veux pas que la ferme soit détruite, moi, ma maison est ici et...
Il venait de se faufiler dehors. Launu s’allongea, la tête posée sur les pattes, et rumina dans le noir.

Le fermier courut de toutes ses forces, à tel point que ses deux flancs finirent perclus de deux violents points de côté. Il haleta et soupira en trottinant : l’âtre policier était à cent mètres, et il essaya alors de crier avec le peu qu’il lui restait dans les poumons : « À l’aide, à l’aide ! On m’a attaqué, on me cambriole ! ». Avec les appels répétés et parce qu’il approcha du commissariat, les policiers de nuit entendirent sa détresse et coururent à sa rencontre afin d’en savoir plus. Ils firent s’asseoir le fermier épuisé, tentèrent de comprendre ce qu’il se passait et n’hésitèrent pas à s’équiper quand ils comprirent que la ferme était en train d’être pillée. Les forces de l’ordre partirent vite au-devant et le fermier voulut retourner chez lui, bien qu’il y fût contraint en marchant.

Les rues s’animèrent, les troupes passèrent sous les lumières de la ville pendant que le loir traversa sous d’hautes herbes plongées dans l’obscurité. Il fureta, vif comme s’il n’avait jamais été coupé dans son hibernation. Pour lui, le sol était frais alors il courait vite pour se réchauffer. Sur la cariole qu’il atteignait enfin, on y jetait les derniers animaux, pour les entasser vigoureusement. Le loir avait envie de mordre un mollet pour se venger mais il savait que cela le conduirait à sa perte. À la place, il gravit une roue pour se retrouver dans la remorque de la cariole, évitant de peu le jet d’un mouton ensacheté qui croula près de lui. Sitôt, il s’agrippa à la corde et commença frénétiquement à mâcher, encore et encore, cassant une à une les fibres des cordes qui finirent par craqueler : tout à tour, les animaux remuèrent, colériques et vigoureux, descendant de leur prison et fonçant dans le tas ! Le boucher et son équipe perdit du temps, essayant de chercher la petite bête qui dévorait les sacs et de rattraper les évadés. « Nous n’avons plus de temps ! Partons avec ce que nous avons, vite ! ». Launu entendit le cri et se lamenta : « Maman ! » car la brebis était encore emprisonnée alors que le loir fuyait et que la charrette recommençait à avancer, tirée par six puissants chevaux au crin sombre. Soudain, comme une explosion : la porte de la ferme s’ouvrit et une dizaine de spireliens entrèrent dans l’arène-ferme en hurlant : « Arrêtez-vous immédiatement ! »

Le boucher abandonna tout et se jeta dans la cariole pour ne pas être démasqué, laissant ses complices seuls. Heureusement, un coup de tromblon retentit à la frappe d’un éclair et les cheveux furent paralysés par la peur. La horde de policiers entoura la cariole et menaça tous les belligérants – tous capturés la main dans le sac – de tirer. Face aux tromblons chargés, la lutte cessa vite et tous les animaux commencèrent à être libérés. Il ne faut pas voir l’appât du gain et voler les gens qui nous doivent quelque chose, il faut accepter qu’ils aient des difficultés et que racheter sa dette peut être long, c’est sans doute le message que rabâcha le commissaire au boucher lorsqu’il croisa du regard le fermier : « Tu as voulu faire justice toi-même et regarde, tu viens de tout perdre... » affirma le policier.
Et ce dernier disparut dans la nuit, comme il était arrivé, comme ses complices.

Le fermier fit sortir ses chiens de la maison et ceux-ci jappèrent jusqu’à ce que tous les animaux aient retrouvés les leurs et la sérénité. Mais une brebis bêlait toujours, et dès que le fermier ouvrit la porte de la remise où le petit bélier s’attristait, celui-ci courut aussi vite qu’il put, traversant tout le champ en dix secondes en appelant sa mère ! Heureuses retrouvailles, elles signaient la fin des problèmes, la fin de l’hiver, également. Demain, une autre saison prendrait sa place : le printemps : la saison préférée des béliers !

Bien des mois après, Launu avait grandi, arborant deux daguets en guise de futures cornes et une fière allure avec, toujours, sa petite étoile sur le front. Ce jour-là, l’herbe était verte, les fleurs toutes écloses, la température idéale. La ferme avait été ouverte aux visiteurs et beaucoup d’enfant admiraient les différents animaux sous le regard blasé du rogue Finaud, préférant s’isoler discrètement. Sous sa fenêtre, deux loirs passaient et montraient que la vie avait prospéré dans la ferme, enrichie d’une sacrée histoire. On refaisait même peau neuve à Launu : sa laine à présent drue, tondue, tombait, toute prête à être cardée. La mercerie de la ville s’était déplacée à cette occasion, gratifiant la laine de Launu de verbeux adjectifs, tous positifs ! Avec le futur bélier, et l’argent que donna la mercerie, ajouté aux visites de la ferme, souvent agrémentées d’un pourboire par quelques bourgeois de passage, curieux, tout fut au beau fixe. Et quel bonheur de voir les enfants et leurs parents emporter des blousons en laine quelques jours après en repassant à la ferme ! Ils passeraient un hiver à la fois chaud et doux ! Ah ! à propos, la première feuille d’un chêne de la ferme tomba dans la journée, mais cela n’empêcha pas Launu, sa maman, et les animaux, de se régaler avec l’herbe mûre de la fin d’été, gorgée de soleil, et de se rouler encore et encore pour profiter de leur belle vie !