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Launu le petit Bélier

Chapitre 1

 

Date : 2105
Lieu : Spirès

Par un beau soir d’hiver un jeune fermier rentrait ses bêtes dans les enclos de sa ferme rustique située en périphérie de la ville de Spirès, lieu pittoresque coincé entre une colline et la mer. Le pauvre spirelien avait déjà les mains usées, les yeux fatigués par les rudes journées de travail, et il se désolait via de longs soupirs de l’année pauvre en réussites : le temps maussade, parfois furieux avait massacré les cultures et détruit les installations, les comptes stagnaient dans un rouge profond semblant intarissable, et pour couronner le tout les vaches stressées par les trombes pluvieuses de l’automne 2105 ne produisirent pas autant de lait que d’habitude !
Alors, assis sur sa botte de foin à l’entrée du hangar, le fermier ne pouvait se résoudre qu’à contempler, la tête posée languissante sur ses mains, le soleil qui se couchait sur les toits. La nuit serait longue et il pensait à son père qui avait quitté ce monde : « Papa, soupira-t-il peiné, je ne réussirai jamais à redresser l’exploitation que tu as créée avec tout ton courage et ta force. Toi qui t'es tué à la tâche ! J’aurais bien besoin de toi en ces temps difficiles : que vont devenir mes bêtes si je ne peux pas les nourrir ? Que vais-je devenir si l’on saisit ma ferme ? Je suis né ici et je ne veux pas partir… ».


Pendant qu’il s’adressait spirituellement à son père le jeune fermier détourna la tête sur un groupement de barrières qui formait l’enclos des béliers : ce n’était pas de simples béliers : ils étaient plus grands et plus massifs que les béliers normaux que l’on trouvait dans les régions d’Artès, sur un lointain continent, de plus et contrairement à aux béliers domestiques leurs nombreuses cornes en poussant finissaient par se replier autour de leur tête et former une cage protectrice pour leurs yeux et leur museau. Le berger s’approcha avec tristesse de ses ovins qui paîssaient paisiblement dans le râtelier, puis il rajouta un petit peu de fourrage avant de s’accouder à la barrière de bois avec le regard tendre : il y avait là la seule vraie réussite de l’année, un petit agneau de quelques mois, tout blanc avec seulement une petite tâche brune sur le sommet du crâne. Cette année-là il avait été le seul à naître et représentait aux yeux du berger un espoir, parce qu’il était plus vif que tous les vieux animaux usés et qui souvent ne servait plus qu’à l’abattage, faute de pouvoir leur offrir une retraite pourtant méritée par manque d’argent :

-Peut-être sauveras-tu ma ferme un jour ? Launu, ta laine est la plus soyeuse que je n’ai jamais vue et tu es fort bon en point pour ton âge, lui parla-t-il penché sur l'enclos. Mais il faudrait encore que je retrouve un tisserand qui me fasse confiance. Si je pouvais me payer les services de l’un d’eux ! Je ne vois pas pourquoi je te raconte cela, or si tu pouvais me comprendre je me réjouirais de te présenter à tous les tisserands et selliers : tu ne servirais pas à tirer les carrioles des bourgeois de la ville, car ton pelage luisant serait abimé, mais tu habillerais les enfants et les adultes l’hiver prochain… on manque de main d’œuvre pour le bois en cette période. Les jeunes gens ne jurent plus que par l’art et le divertissement, elle est loin l’ère industrielle des siècles passés. Soit, dors bien petit agneau, dormez-bien petits animaux, tant que je serai là je vous protégerai.

Le jeune fermier quitta le hangar avec le cœur un peu plus soulagé rien que d’avoir vu le petit agneau innocent. Il se prépara un bol de petit épeautre avec des champignons qu’il avait cueillis dans la proche Forêt Djidas. Le tout s’accompagnait d’un modeste bol de soupe dans lequel naviguait deux navets coupés en rondelles. Le fermier utilisait le pain que lui offrait le talmelier comme d’une cuillère et pour éponger sa soupe, puis il déposait le tout pour prendre une modeste douche avec l’eau du puits. Ensuite il partit s’assoupir dans son lit de paille et de laine qui réconfortait ses articulations douloureuses.