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Launu le petit Bélier

Chapitre 5

Quelques jours plus tard, à l’approche du printemps, les premières fleurs bourgeonnaient, les premières herbes étaient là mais comme elles étaient encore trop jeunes, les moutons passaient dans leur enclos, et Launu s’attristait de ne pas pouvoir sortir. Il pleuviotait, une bruine froide qui aurait pu le rendre malade. Sa maman ne cessait de lui rappeler qu’il fallait attendre le soleil tiède du printemps. Finalement, ce fourbe de Finaud avait de la chance, il pouvait sortir. Dans la longue journée qui passa, le fermier passa plusieurs fois, récupérant de manière inquiétante bon nombre d’outils dans de grandes caisse de bois. Il astiqua soigneusement le hangar et rendit les allées si propres qu’elles auraient pu être considérées comme neuves. Launu pointait son museau hors de l’enclos à chaque heure et la simple caresse du fermier n’arrivait pas à le rassurer : avant, il s’arrêtait, il lui portait de l’attention, passait du temps avec lui, mais sa main ne passait plus que comme un coup de vent. À la fin de la journée, le fermier avait imbriqué une centaine de caisses contenant toutes sortes d’objets dans une grange proche et avoua plein de désespoir : « C’est fini. Je vais devoir vous vendre à d’autres fermiers de la région. J’espère que vous tomberez avec de bons fermiers. J’ai bien peur, qu’hélas, seule la viande ait encore de la valeur. J’aurais essayé de vous couvrir de ce destin funeste mais je n’aurai pas réussi : avec le prix du lait qui flambe et la magicision des machines, plus personne ne veut les béliers du sud alors que ceux du nord sont plus robustes et donnent plus... plus de mauvaise qualité, oui... Hélas. »
Les animaux ne comprirent pas le moindre mot mais ressentirent le fait que leur vie allait changer. Les animaux eurent du mal à dormir et cette nuit-là, même Finaud ne passa pas dans le hangar.

La nuit suivante, les animaux furent donc épuisés, éperdus, et peu enclins à se nourrir : tout leur environnement avait changé et ils avaient été regroupés dans quelques enclos à l’extrémité du hangar. Serrés les uns contre les autres, ils vivaient difficilement et avaient chaud. Autre chose n’allait pas, comme si de lointaines formes, au-travers des fentes entre les planches du hangar, se mouvaient dans le noir. La peur du prédateur ne tarda pas à les stresser davantage, et personne n’était là pour les aider. D’un claquement métallique, les formes s’infiltrèrent dans le pâturage frais et avancèrent en direction du hangar : « Ne faites pas de bruit ! » stipula une vieille brebis éprise par l’angoisse. Les formes firent le tour de la bâtisse sans éveiller les chiens qui reposaient à l’intérieur de la maison du fermier depuis la veille au soir. Tout avait changé, et c’est cela qui amena les êtres masqués dans l’ombre à ouvrir le hangar ! Que voulaient-ils ? Qui étaient-ils ? Leurs silhouettes sombres étaient celles de spireliens avides, et lorsqu’un éclair frappa dans le ciel et dévoila soudain leurs visages, Launu hurla de terreur en démasquant l’horrible boucher avec son nez cassé ! Leurs enclos s’ouvrirent et les bêtes les plus peureuses tentèrent de s’échapper, vite attrapées, certaines ligotées. Launu se retrouva face aux grosses mains salies du tortionnaire, prêt à être saisi, il se recroquevilla contre le coin du hangar, essayant de donner de grands coups de sabots, tout à coup sa maman élança et percuta le boucher qui trébucha contre l’abreuvoir en finissant tout mouillé. Ils étaient tous coincés et leurs cris avaient du mal à atteindre la maison sans les chiens ou même Finaud qu’appela l’agneau plusieurs fois ! Oh non ! Personne ne les entendait et vingt méchants types les capturaient et les envoyaient dans des sacs épais, une cariole les attendant dans le pâturage, juste à la sortie du hangar !   
—Ma justice... fit le boucher en signant un grand rictus. Il ne vendra pas ses bêtes, il n’aura plus rien et devra partir. À moi la ferme !  
Il longea sur la maman de l’agneau qui fut saisie et supplia à Launu : « Fuis ! Fuis ! », se sentant attrapée et mise dans un sac de toile incassable ! Launu pleurait mais il dut saisir sa chance, il devait prévenir, et il passa entre les moutons, brebis, agneau et béliers égarés qui bêlaient fort en se débattant. Un vil monsieur tenta de l’assommer avec un gourdin mais il se faufila si vite que le gourdin tapa dans une tête spirelienne par erreur ! Sans perdre de temps, observant l’entrée bouchée, il se jeta dans la chatière, sa patte soudainement capturée. L’agneau s’accrocha, secouant sa patte, réussissant par miracle à s’échapper ! Fatigué, il rentra par la chatière de la maison où il fut accueilli par un Finaud ulcéré de la voir ici. Il fit gros dos, menaçant d’envoyer la patte ! Launu bêla de son air horrifié, traumatisé, et le chat même songeur finit par comprendre que la situation était grave ! Finaud monta les escaliers rayés et se mit frénétiquement à miauler et gratter à la porte écaillée, les chiens se mirent à aboyer et le fermier se réveilla d’un pas pressé, demandant d’un air hagard : « Qu’il y a-t-il, maudit chat ? »
Précipitamment, encore vêtu de son habit de nuit, le fermier se saisit de sa lampe à gaz et ouvrit sa porte : quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il découvrit l’agneau apeuré et tremblant sur le pas de sa porte ? Launu bêlait dans tous les sens, descendant rapidement hors de la demeure où le fermier pris de panique par la présence de cette vingtaine de corbeaux spireliens prêt à s’offrir un festin partit par son portail en courant, direction le poste de milice proche. Au galop, Launu le suivit mais le fermier ferma son portail dès que l’agneau fut à sa hauteur, le plaçant dans un cagibi vidé de ses poules l’hiver. « Reste-là, et silence ! » chuchota le fermier qui disparut dans la nuit ! Aux oreilles du petit animal sonnait le chaos, un entrelacs de grognements de joie et de cris de bétail malmené, et même d’autres animaux : des poules, des lapins, un veau étaient fourrés dans le sac comme des déchets. Ils avaient beau se débattre, la cariole serait bientôt pleine et repartiraient vers la forêt où elle disparaîtrait à tout jamais. Suivant les conseils du fermier, Launu pleurait sa maman brebis... en silence.    
—"Bienvenue, grande créature" couina un loir réveillé par le bruit, son museau éclairé par l’astre lunaire au-travers d’un grillage. "Tu as l'air triste : que t'arrive-t-il ?"