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Au nom de la Loi & et de l'Ordre

CHAPITRE 3

La frégate perçait toujours les flots en direction de son objectif. La tempête ne finissait pas et quiconque naviguait sur le pont était happé par des lames d’eau fougueuses. Peu à peu, en début de matinée, les sergents préparaient les soldats à ce qui les attendrait : ce fut la première fois que le soldat Banhart fut mis au courant que des vies civiles seraient mises en jeu, ce qui reconsidéra entièrement sa vision des choses. Il faudrait lutter dans un endroit compact, non un grand champ de bataille. Ses mots pesèrent plus lourd tout à coup. Dans la mêlée de soldats, le spirelien suspect avec son encre sur les mains était présent, or, il ne nota rien. Sûrement devait-il se doutait d’être surveillé... son regard avait l’air plus bas que les autres, franchement, il n’inspirait qu’une maigre confiance. Or, être intimidée n’était pas en soi une preuve...            
—Je viens également de la vie civile, et chaque heure qui passait était pour moi un stress supplémentaire. Parfois, j’avais même des envies de mutinerie naissantes... Viens, j’ai l’impression qu’on nous observe à cette table... expliqua l’ex-soldat à son acolyte.     
Après la conférence, il n’eut de cesse de le suivre et d’épier chacun de ses faits et gestes, fouillant tout ce qu’il touchait de près ou de loin, et surtout les carnets. Rien d’anormal, pourtant le type fuyait toujours les sergents. Pendant des heures où la tempête faisait rage et où la côte se rapprochait, il marcha d’un bout à l’autre du navire, et puis la permission sonna. L’un de ses camarades, au mess, lui demanda pourquoi cette filature avait lieu, il s’appelait Benoît, lui était un jeune soldat fraîchement débarqué dans l’armée, tout juste formé au maniement des armes. « Il est louche, je ne sais pas ce qu’il trame mais je ne vais pas tarder à le découvrir. Et s’il n’y a rien, je cesserai de le suivre, tout simplement. » 
Au moment où le soldat Banhart voulut reprendre la filature, les portes doubles du mess s’ouvrirent largement et le suspect disparut dans la foule. Le jeune sergent blond haussa le ton pour annoncer leur débarquement dès demain, en fin de nuit. Ce n’était pas une excellente nouvelle car ils pourraient laisser la taupe fuir. Et si les sergents assuraient faire leur maximum pour trouver le responsable du désordre, ils durent bien s’avouer vaincu : les rapports devaient être faux, un point c’est tout. La côte se rapprochait, elle dessinait une ébauche noire sur l’horizon qui sommeillaient dans la nuit, bercée de quelques lampadaires bleuâtres. Sans les fixer par le hublot, le soldat accourut dans le couloir car le comportement du fuyard devenait de plus en plus suspect. Or, le petit manège eut l’audace d’éveiller le nouvel officier qui se retira du mess à la poursuite des deux soldats qu’il trouva tout aussi suspect. Ils quittèrent à la suite les pièces & cales éclairées pour plonger dans le fond du navire, là où l’on stockait certains objets comme les armes, les munitions... Le fugitif y avait accès, présentant une clef qu’il n’aurait en aucun cas dû avoir, réservée au hauts-gradés. Cette fois, les deux comparses n’hésitèrent pas et sortirent leur Hydre-V4 – arme de poing – de l’étui, tâtant la gâchette d’un air inquiet, bloquant avec le bout du canon la fermeture de la porte. La tension augmentait...
—J’y vais.           
—Je te couvre, je reste dans l’ombre.   
Les pas du soldat véreux résonnaient contre l’acier et leur parvenait comme des coups de marteau. Les battements de leurs cœurs s’accordaient avec le son gravissime qui les fit avancer jusqu’à la chambre de réparation des armes. Sous leurs yeux, l’individu tentait de raccorder son set d’espionnage sur le réseau radiophonique de la frégate... Nul doute, l’espion était là, et ils devaient intervenir dès maintenant ! Le soldat Banhart s’échappa de la pénombre et braqua pour la première fois de sa vie une arme sur une personne réelle, ce qui lui fit même froid dans le dos. Masquant son angoisse, il haussa le ton en invectivant le traître : « Que fais-tu ? Lève tes mains et à terre ! Qui es-tu et pour qui nous trahies-tu !? »  
Le soldat avait un profil de visage de l’est d’Ezcard, les cheveux plus clair et bouclés, un nez tendant à l’aviateur et une moustache typique des gens d’un lointain village de campagne nommé Ircès... L’être ne se démonta pas et ne tarda pas à braquer des deux armes en réaction, stupéfiant un court instant le soldat Banhart !   
—Ose tirer, tue-moi !    
—Je t’ai dit de...              
—Tu ne tireras pas, tu as la pétoche... Ton ami peut sortir, s’il croit être caché. Sors !!  
Le soldat Benoit avait lui aussi son arme levée mais la terreur émanait bien du professionnalisme du mercenaire infiltré, prêt à tuer sans vergogne. Il chargea son arme, demandant à ce que les deux soldats se désarment et se mettent à terre immédiatement : ils seraient ligotés jusqu’à l’arrivée dans le port et ne subiraient aucun dommage... Sans repères, ils stagnèrent comme des statues de marbres, isolés du reste des troupes, de la lumière, de la chaleur... Tout à coup, il y eut un reflet clair dans l’obscurité, et ce son typique d’ordre : « Feu ! »
Une balle partit droit sur le fugitif, l’atteignant dans le bras gauche. Il hurla de douleur, croulant contre le mur, ciblant avec sa tremblante main droite l’officier et... Banhart tira un coup sec, dans l’autre bras. Le second jouet de guerre s’abattit dans un son métallique certain et le soldat Benoit se jeta sur l’infiltré, le plaquant face contre le sol. Les tirs avaient résonné jusqu’à la cabine et les troupes alertées s’étaient mises à la recherche de la cause du tir. Les deux soldats traînèrent le captif blessé dans le couloir remontant et l’officier envoya une troisième balle de fureur dans l’appareil de transmission, jurant : « Nous avons été floués, qui que ce soit, ils ont nos positions. »

Léïndra, l’astre lunaire, partit aussitôt se protéger derrière les nuages sombres car la tension laissa place à la colère, et à la terreur. Courroucés, les quatre officiers du navire remmenèrent l’individu dans une chambre aménagée de l’aile réservée aux soldats et dans laquelle il se mêlait auparavant à la foule. D’où venait-il ? Comment avait-il pu ainsi arriver ? Banhart se morfondait, et personne n’avait compris qu’il pourrait être mis en cause : lui qui avait causé une désertion. Alors, il préféra penser à sa famille, et rester sur le pont, dans le froid, en attendant la fin de l’interrogatoire. Dans moins d’une heure, ils auraient accosté à Flaucens. Au pire, il pourrait fuir si la situation devenait dramatique. Mais il ne voulait pas, il avait de l’honneur, et le mieux pour lui resta...    
—Fermer ma gueule. Voilà, ce que j’ai fait. Expliqua le soldat au menusier.        
Autour, il y avait du bruit, de la musique, des lumières stroboscopiques, et de jeunes spireliens et spireliennes qui dodelinaient sur une scène. L’ambiance n’était plus celle de la taverne dont ils étaient partis à cause des regards suspects... ou d’une paranoïa post-traumatique de l’ex-soldat.
—Le type n’a rien voulu dire, alors ils l’ont menacé. Ça n’a pas suffi, alors le jeune officier est venu nous rejoindre, Benoit et moi, pour nous féliciter, en d’horrifiant du fait qu’un soldat manquait à l’appel, celui que j’avais libéré de ses obligations par gentillesse. Il ajouta simplement avant de se murer dans le silence, vérifiant l’état de son arme : « Je ne voudrais pas être dans la salle... J’ai fait partir tous les soldats de l’aile. »             
—Comment s’est-il retrouvé ?  
—Méconnaissable. À l’arrivée dans le port, son visage était boursouflé comme une baudruche, ses bras étaient en sang, avec des bouts de doigts en moins, le contour de sa bouche comme l’intérieur semblait avoir été brûlé à l’azote... Deux trublions devaient le soutenir pour qu’il ne s’effondre pas sur le paquet du pont. Ils n’en n’avaient rien tiré, nous laissant dans le désarroi, et la seule chose à faire était de le livrer à la police de Flaucens, qui – ne voulant pas s’attirer d’ennuis – ne serait pas très regardante sur l’état du traître.        
Ils accostèrent au beau milieu de la nuit dans le port, mais ils ne découvriraient la ville qu’une fois l’aube arrivée. Les inspections des cales ne mirent rien d’exploitable en évidence : aucun dossier, aucune lettre mais en revanche une cage à oiseau, ce qui nous ramenait au fait qu’il portât de l’encre sur ces mains. Par ce moyen discret, le Faucon tout entier s’était fait mettre en danger, d’où cette nuit forcée sur le navire, avec des tours de garde renforcés. « Ce sont les instructions. », expliqua le commandant de la frégate. L’autre navire eut vent du même ordre et resta à quai avec ses hommes à bord.

Pas de trompette au réveil, des tapements légers aux portes. Le jeune officier réveillait ses troupes en fin de nuit. Tout devait être préparé pour quitter discrètement le port : des montures les attendait déjà sur les margelles de la route montant à la capitale. Le soldat Banhart mit au lit au carré, récupéra son barda déjà prêt, et s’empressa de suivre le blondinet qui leur servait de chef. L’excitation avait supplanté la tension : le soldat découvrait enfin les terres d’Ezcard, et déjà depuis l’appontement, les odeurs de lavande, des plats de restauration rapide réputés de la capitale, du bois humide d’une scierie proche, lui montaient au nez, toutes liées par l’odeur de l’océan, pour lui familière et réconfortante. Au pas, parfois dans les flaques laissées par le nettoyage des pavés et du béton du port, ils firent la colonne, impressionnant les quelques travailleurs du chantier naval en pause et présents devant les cabanes pour se restaurer. L’armada ainsi fièrement présentée avait des airs surréalistes, on la fit monter à dos de bélier et aussi vite qu’elle s’arracha à la pénombre elle y replongea. À senestre, il y avait ce champ de lumières mirobolant qui éclairait le chantier naval, à deux-cents mètres de la route, dans une baie protégée par d’épais grillages : un énormissime bateau en construction y trônait glorieusement, un monstre semblait fait d’acier et auquel on aurait du mal à prêter le surnom de « bateau », tant par sa taille que par son poids : comment penser qu’il pourra à l’avenir « flotter » ? Vu depuis la route, la question trouvait une réponse assez logique : non. Les escadrons n’eurent pas le temps de se soucier de l’art maritime car ils débarquèrent très vite dans la ville-lumière aux bleus incroyables !        
—Cette ville m’a parue bien plus belle à l’aller qu’au retour, crois-moi. Tu verres bien pourquoi.             
—La guerre, encore ! Tu as de la chance d’avoir un ami qui ne te dénonce pas. 
—Si tu veux avoir ma mort sur la conscience, tu n’as qu’une chose à faire : te lever, et crier mon nom. Quelqu’un m’arrêtera bien, je serai extradé, puis jugé et javelé.