Au nom de la Loi & et de l'Ordre

CHAPITRE 4

Ce fut quand la rosée matinale engloutit l’espace que le soldat mit pied devant la majestueuse ville, escorté sous bonne garde et sous des regards fixes. Il la sentit, la sensation de ne pas être à sa place, elle ne se cachait pas assez profondément pour passer dans le décor comme une simple brise. C’était cet étranger dont on ne voulait pas vraiment s’honorer de la présence mais dont on n’avait cruellement besoin pour ne pas se mettre dans une situation inextricable... un sauveur... une main d’œuvre plutôt... une chair à canon. Au pas – un pas peu bruyant, timide même – il traversa toute la place d’accueil replié derrière l’épaule de son sergent, seul à être capable de retenir ses émotions. Des tambours retentirent brusquement et pulvérisèrent le silence ambiant, sûrement pour dire : « Ils sont là, ils sont arrivés ! ». En cause, les lumières des pavillons les plus proches et avec vue sur la place arrondie et immense s’allumèrent peu à peu toutes. Autour d’eux, les troupes du pays aux uniformes bariolé de doré s’animèrent pour venir les encercler et laisser une grande dame fendre ce cortège rassemblé. Promptement, elle fit quelques pas en direction des généraux alignés, sans réellement prêter d’attention aux sergents ou aux pauv’trouffions.

—Bienvenue sur nos terres ! émit la présidente à haut-ton. La magnifique, la magistrale Ezcard !

On n’avait pas expliqué au soldat Banhart le rang que tenait la dame, et il se retint de le quémander. Heureusement pour lui, le généraux, pressés d’accomplir ce pour quoi ils se trouvaient là, dans ce froid pesant, se hâtèrent de faires les révérences et d’emboîter le pas en direction de l’espère de mont artificiel des lueurs azurées que fixait toute la troupe d’un air interrogateur. Tout autour les plateaux et roches des plaines ressemblaient au ciel étoilé, comme un froid miroir des constellations, et puisque le temps gelé s’y prêtait parfaitement, les membres du Faucon eurent droit à un grand tour d’honneur de Flaucens, car telle se nommait la ville-lumière. Et bien deux heures après, les soldats purent enfin trouver dans un terrain vague des tentes aménagées pour l’occasion. Le soldat Banhart et son camarade Benoit (qu’on appelait plutôt par son nom, Litens, ici) se hâtèrent de retirer leurs lourds bardas du dos et de se reposer dans la chaleur précaire qu’on trouvait sous la toile tendue. Or, à peine eurent-ils soufflé qu’ils entendirent le traditionnel : « Garde-à-vous ! »

Aussitôt, ils se redressèrent, et le sergent leur demanda s’ils voulaient un café avant la « longue route ». Avec plaisir ils acceptèrent puis ce dernier s’en alla redonner le moral aux autres soldats. Suspicieux, ils voulurent bien savoir ce qu’il y avait après autant que ce pour quoi on les avait dépêchés, toutefois, personne autour d’eux n’en savait davantage. Le régiment improvisa une séance sportive pour réveiller tout le camp, le temps qu’un messager vienne à eux une fois le ciel bien installé. « Suivez-moi. » indiqua-t-il en ramenant la troupe à l’intérieur de Flaucens, sur une place bardée d’immeubles d’architectes de renom où s’ouvrait le Palais d’Océan, une vaste galerie de couloirs dans lesquels le patrimoine de Flaucens s’étalait comme une ligne de trophées de chasse.

—Il fallait faire mieux qu’ailleurs, être au-dessus des autres dans tout et pour tout : au-dessus de ses ennemis, mais aussi au-dessus de Sir, dont les armées étaient encore nombreuses en ce temps.

Les soldats de l’ouest se sentirent oppressés tant chaque victoire était ici vue comme une preuve d’indépendance, et tant toutes les réussites militaires, scientifiques, magiques, techniques donnaient l’impression qu’un jour, Ezcard pourrait se retourner contre le vieux continent Sir. L’héritage des Voyages de Découverte du XXIe siècle se voyait partout au-travers de fastueuses peintures, on en montrait presque chaque mètre gagné sur la sauvagerie de la nature. À présent, ils connaissaient le règlement : se ranger en ligne, se taire. Certains soldats commencèrent toutefois à montrer de l’impatience, notamment vis-à-vis du peu de considération qu’on leur avait montré jusqu’à là. Or, après tout, Banhart avait déjà senti cela à Sice et mit cette nervosité sur le compte de l’immaturité de ses camarades. Et pourtant...

Les portes d’une salle de crise s’ouvrirent alors en leur envoyant une brise tant elles furent écartées avec délicatesse. Les généraux firent le salut aux sergents, en leur donnant une lettre enroulée de même qu’un parchemin, enchaînée par un ruban trop précieux pour être crédible. Banhart se dit alors que l’heure de partir sonnait, et qu’ensemble ils iraient vers l’est. Un gestionnaire leur remit des armes d’ici, et quand le soldat reçut le rift-mitrailleur entre ses doigts son visage se décomposa : ne devait-on pas les envoyer faire une mission de sécurisation, non une bataille ?

—Excusez-moi, gestionnaire... osa-t-il lui demander à voix basse en observant le joujou de guerre.      
—La routine. Ici, c’est l’arme commune. Ne paniquez pas.

Après le salut officiel à leur sergent, qui fut le plus classique du monde, sans même une présence présidentielle, Benoit et Banhart partirent au pas vers la sortie... Soudain, il ne put s’empêcher d’envoyer un coup de coude à son camarade tant la stupeur l’étreignit :

—Ils partent dans l’autre sens !        
—En effet, que se p...

L’un des généraux qui partait dans la direction inverse à la leur lança contre lui en regard rempli de dédain et d’ironie, mais il était difficile de savoir si c’était parce qu’il n’était plus au pas ou parce qu’il en savait trop... Banhart se mordit les lèvres pour ne pas parler et le haut-gradé disparut avec les siens dans leur dos. La halte s’arrêta alors et le sergent vint les avertir de leur dissipation.
—Pardon, chef, s’excusèrent-ils avant de reprendre la marche.

Mais que c’était troublant, comme si ici toutes les conventions qu’ils avaient connues avant s’étaient envolées. Peut-être qu’ils resteraient ici afin d’être protégés ? Qu’en savaient-ils ? Le temps qu’ils cessent d’y penser, ils avaient marché jusqu’au poste de sortie, quitté les réverbères futuristes et retrouvé l’air campagnard des périphéries de ville sirroises. Tout autour d’eux l’avant-poste fourmillait d’activité, entre les surveillants tâtant leurs fusils soporifiques en vue de se débarrasser de la faune locale du secteur et les ouvriers chargés de transformer le dernier kilomètre de terre battue de la Route Sans-Fin en esplanade goudronnée et propice à garer ce que le soldat Banhart allait découvrir : la technologie ezcardoise !

—Voici donc les fameuses « voitures », chef.          
—Des chars, exactement. Ils tournent à la Magie de Foudre, ce qui leur confère une grande autonomie. C’est quand-même fou, la technologie, mais n’espère pas que cela arrive dans les mains des civils un de ces quatre matins !          
—Ce n’est pas étonnant.      
—Profitez-bien du voyage, messieurs, ce sera unique.

Rassuré par l’énoncé du sergent, il crapahuta dans l’un des chars dont l’intérieur tout blindé de barreaux noirs avait l’allure d’une cellule de prison, sinon de l’intérieur d’un cockpit de stock-car. À peine fût-il assis parmi les cinq accompagnateurs du sergent, séparé de Litens, que ce dernier déballa un gâteau conservé dans un film en aluminium et commença à découper des parts aux fins de les distribuer. Quand Banhart reçut sa portion, le sergent expliqua en s’essuyant les doigts dans un mouchoir en tissu rouge : « Il vaut mieux que vous partiez l’estomac plein, croyez-moi, car la guerre est un ennemi affamé... »

—La guerre ? l’interrogea l’un des bleus. Ne procédons-nous pas à de la diplomatie ?   
—Toute mission doit être considérée comme une guerre. Au moins, on ne peut être que rassuré.

Ses phrases étaient bien mielleuses, et le soldat Banhart en l’entendit pas de la même oreille et se demanda ce qui leur était encore caché.

—En fait, à peu près tout nous était dissimulé. C’est pour ça que c’est parti en sucette. expliqua le soldat au menuisier.

Dans leur sarcophage d’acier fabriqué avec la Magie du Métal, les soldats entamèrent la longue route vers la lointaine Ircès., et ce n’était pas leur vitesse faramineuse de 22km/h qui leur donnerait le sourire. Heureusement que la mission serait une routine passagère, sauvée avec l’arrestation de la taupe : calmer les civils et éviter une escarmouche des forces de l’ordre ne pourrait se faire qu’en douceur sans les ragots d’un délateur. Enfin, ils ne verraient rien de tout cela ce jour-ci, obligés de se reposer sur une auberge installée en bordure de route, dans ce désert spirelien présent entre les deux villes rivales. La seule ombre au tableau fut peut-être la pensée à voix-haute du sergent, sur son rapport journalier, un petit : « Moi je ne la sens pas, cette mission. » qui attesta de l’ignorance du gradé comme d’un grincement dans les rouages. Ce qui n’allait pas, Banhart le saurait dès demain, et préféra ne pas s’en soucier plus que de raison.

—Bonne nuit, Benoit.
—Bonne nuit, Franck.

Et la douce nuit leur offrit un peu de considération, et d’apaisement...

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