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Majika

(Le roman sorti des rêves)

Chapitre 03
Les départs

 

Les amplis fixés aux différents poteaux de la ville annoncèrent le soir à l’aide d’une musique d’ambiance volontairement langoureuse. Les technologies de Lumière émirent alors une lumière orangeâtre et déclinant peu à peu sur le rougeâtre car oui, avec de tels immeubles, 75% de Spirès ne voyait plus de crépuscule ! À cet instant, ceux qui travaillaient dans les magasins succédèrent à ceux qui travaillaient dans les usines, eux-mêmes succédant à ceux qui travaillaient dans les bureaux quatre heures plus tôt et profitaient du soir venu, de sa fraîcheur... climatisée et de sa bruine... d’arrosage. Tandis qu’une moitié des travailleurs, harassée, rentrait chez elle par les navettes vers la périphérie nord ou sud, l’autre moitié complètement amorphe léchait l’écran tactile des vitrines à la recherche de bonnes affaires. Ils esquivaient non sans dégoût les « rebuts » de la ville, condamnés à avoir l’appartement le plus petit du monde : 1m² de trottoir, pas le moindre meuble, pas le moindre mur... « De quoi se plaignent-ils ? renifla une snobe. Ils ont une grande baie vitrée sur la rue, eux, au moins ! »
—À ces mots outrageants une jeune spirelienne se releva de sa case, hors d’elle, un regard de tueur et une bouche tremblante de fureur, elle essaya d’avancer d’un pas et se jura de faire la peau à cet pét****    
—À quoi joues-tu ? s’exclama un spirelien qui avait l’air d’être le mari de la snobe.
—Rien chéri. Allons-nous-en, veux-tu. Il y a de cette violence ici...
La miséreuse jura entendre siffloter « Reste dans ta case, toi ! » par-dessus l’épaule de la dame qui s’en allait. Et elle restait impuissante, sachant bien qu’en frappant, elle aurait tort. Furieuse, elle envoya rudement son poing valser dans la gouttière, se faisant plus mal qu’autre chose. Consternée, elle finit par s’asseoir en pleurs, croyant devenir folle. Au-milieu des passants, elle stationnait réellement dans une case, c’est-à-dire un bout de trottoir balisé par une peinture jaune dont seules les villes ont le secret, en-dehors, si elle mendiait, elle était en infraction. Elle essaya de faire le vide dans son esprit, se rappelant pourquoi elle était venue à la surface. Ce sol, c’était en quelque sorte le plafond de verre de la société, entre les catacombes misérables et les tours richissimes : une étape obligatoire pour redevenir « citoyen ». Elle releva sa tête, un enfant lui glissait 10 centimes de gildor dans sa tasse en lui souhaitant « Courage. ». Elle eu beau en avoir chaud au cœur, elle avait des principes bien définis...  
—Je ne vole pas l’argent des enfants. Reprends ta pièce.   
—Mais vous...    
—REPRENDS TA PIÈCE SINON TU FINIRAS COMME MOI !!!    
Elle plongea sa main dans la tasse, refoulant sa colère au plus profond possible. De ses doigts tremblant comme ceux d’une narcoleptique elle avança la piécette vers la main de l’enfant apeuré et dit avec une tristesse bouleversante :
—Reprends-là... je t’en supplie.
L’enfant attrapa la pièce et s’en alla aussitôt, à pas pressés. La miséreuse abaissa la tête vers son trottoir anthracite et sali par quelques autres « rebuts » de « consommation » – ça veut dire ce que ça veut bien dire, de toute façon l’heure d’affluence était en train de passer. Il faudrait attendre la suivante, celle des soirées, les plus dangereuses.
Le vrai crépuscule, cette fois-ci, éclairait de petites habitations de l’est du 35e arrondissement, dans un quartier volontairement poussé loin de la ville pour y loger les réfractaires au changement, ceux qui voulaient encore avoir une maison individuelle. Une maison individuelle, peuh, pour quoi faire ? Avoir un « jardin » ? Complètement « inutile », les squares artificiels en ville étaient tellement verdoyants et tellement propres... et tellement artificiels ! Pour dire s’ils étaient bien : l’un d’eux portait le nom de la plus célèbre Mage de Lumière au monde : Esther Santalucis, si ça n’était pas un gage de qualité, ça... Dans sa cave, Aldric Iganor, le type qui venait de loin, fouillait d’anciens cartons poussiéreux à la recherche des breloques dont il avait parlé à son ami Matt. Éclairé par ce qu’il restait du soleil, il redécouvrait son enfance, le morceau qu’il avait gardé depuis son départ pour « réussir » dans la grande ville et éviter de terminer Toréquaal, l’équivalent de fermier mais en moins bien. Spirès, la seule ville de tous les univers confondus dans laquelle, si tu demandes un appartement et que tu as un peu de « gildorite » bien clinquante dans la besace, tu l’as « en moins de cinq minutes », et meublé en plus ! De quoi avoir envie de venir, surtout d’un trou paumé, un trou qui lui manquait beaucoup. Et puis ses parents, il aimerait bien les revoir plus vite que dans trois ans. Al plongea sa main dans une caisse et en tira toute la verve guerrière du temps passé, des objets qu’il avait acheté sur une brocante quand il était jeune : deux sabres de grande facture... un « jouet ». Un « jouet », car il était clair que plus personne n’utilisait d’arme blanche autre que le couteau de cuisine – même les forces de l’ordre – à part quelques galeux des champs pour débroussailler des chemins en forêt. Il était heureux de s’être pris d’affection pour ces bibelots tranchants qu’il a longtemps hésité à vendre à prix cassé à des collectionneurs avant de finalement décider de les garder. Il releva la tête vers sa fenêtre car c’était rare que des miliciens traversent cette rue. Sur le coup, il eut peur d’avoir déjà été remarqué mais l’intérieur de son appartement n’était pas encore « surveillé », quoi que ça pourrait arriver : les rues l’étaient déjà toutes. Rapidement, il prit son sac de Tireur Céleste et y fourra tant bien que mal les armes. Réfléchissant, il remplit ses gourdes d’une eau glaciale de son glaceur magique, ajouta des habits dans un sac de plastique végétal, y jeta son machin à clapet et massacra son porcinet de porcelaine pour en extraire dix misérables gildors. Le tout finit entassé de manière informe, loin des règles de rigueur de la mégapole au million d’habitants ! 
Entre temps, le soleil s’était couché et les lueurs artificielles s’illuminèrent, simulant d’un indigo pâle l’astre lunaire. Dans l’allée, la jeune clocharde stagnait toujours dans sa « prison » sociale, et plus au nord-est Matt servait quarante bouches à l’heure dans le Régalquim du quartier, au milieu des gamins qui criaient et des insultes proférées contre le robot de service, son compagnon de travail. Il passa près de lui à ce moment et entendit les invectives, s’interposant entre le robot qui s’exprimait pacifiquement « Res-tez-cal-me » et l’autre ingrat – « un-gras » :    
—Laissez Roboquim tranquille s’il vous plaît, monsieur. Que se passe-t-il ?
—R’tard, pauv’con, ça fait trente minutes qu’j’attends !
—Nous faisons tout ce que nous pouvons mais il y a beaucoup de monde ce soir. Je suis désolé pour cette attente. Voulez-vous une Céphalosalade en attendant ?
—Je m’en cogne de votre merde, là, je veux mon menu Maxirequin de suite... J’ai payé je vous signale !   
—Bah vous attendrez. S’en alla Matt avec le robot.   
—QuOiIIIII ??! tapa l’ingrat du poing sur la table.    
—Vous attendrez votre tour, comme tout le monde. 
—Je vous jure, je vais vous descendre sur Qualisite ! Je vous ferai virer ! Et...
Matt et le robot le laissèrent en plan, à crier tout seul et s’attirer les regards stupéfaits des tables alentours.   
—Et bla-bla... Ne t’en fais pas, Roboquim, il y a des tarés de partout.  
—J’é-ssaie-mais-ce-soir-c’est-dif-fi-ci-le...
—Je le sais bien, comme tous les soirs. Allez, un peu de courage, regarde, cette enfant a les yeux qui pétillent, vas la voir. Je retourna aux cuisines chercher le prochain menu.  
Roboquim roula près de l’enfant qui le prit assurément plus comme une mascotte que comme un robot, là où les robots étaient considérés comme des personnes. Elle se jeta dans ses pinces et l’enserra avec tendresse et joie, insistant envers sa maman : « M’mam, m’man, r’gade, prends une photo ! »
—Tu-es-gen-tille-pe-ti-te, mer-ci.    
—Puis-je prendre une photo si ça ne vous dérange pas ? sourit la maman.
—Bi-en-sûr-a-vec-plai-sir-ma-da-me !
Matt repassait, le sourire en coin, armé d’un plateau de Maxiviandoc, armé aussi de beaucoup d’espoir. « Allez, plus que deux heures... ça va le faire ». Il se désoler de devoir servir plus tard l’imbu de la table 26 mais après tout, n’était-ce pas la dernière fois où il pouvait rabaisser le caquet d’un abruti sur son lieu de travail ? Soudain, les écrans du restaurant changèrent abruptement, décontenançant tout le monde, personnel comme clients : les écrans des menus passèrent au journal télévisuel. Au nom de GameshiCorp les clients focalisèrent toute l’attention, se retenant d’exploser de joie : « Vous l’attendiez tous beaucoup et ce jour est arrivé : Surprise ! Ce soir en exclusivité mondiale, Majika vous ouvre les portes de Spirès, mais également de toute la région qui l’entoure : ses collines, sa plage, sa forêt. Cela complète enfin la carte du Pays de Sir. Le monde vidéoludique n’a jamais été aussi novateur, ce jour restera dans les mémoires de tous les joueurs de la planète. Le lien pour télécharger l’application Pdth://tm.drakkarnet.belz/majika/ sera envoyé sur toutes vos adresses courriel d’ici deux heures. Tenez-vous au courant ! » Face à cette nouvelle attendue de tous depuis une année, si tous furent enchantés, certains se demandèrent toutefois pourquoi l’ouverture du serveur avait été annoncée pour après-demain.   
—Ça ne m’empêchera pas de quitter Spirès... se parla seul Matt.

La nuit était complète à présent et les marchés parallèles fleurissaient avec le soir venus et quelques badauds de la surface qui descendaient pour effectuer des actions louches. Le justicier recherché réussit à se relever en attendant la nouvelle de l’ouverture du serveur sur la place où il était. Titubant et s’accrochant au pylône central de la tente dans laquelle il se trouvait, il porta sa main sur son sac qu’il ouvrit et vérifia que l’engin qu’il transportait y était toujours. C’était le cas mais rien ne le rassurait pour autant car il était sans doute la seule personne inquiétée par l’arrivé de Majika à Spirès. Faiblement, il profita de l’absence du miséreux qui l’avait recueilli pour sortir, des bandages toujours accrochés à son flanc. Il sentait que la balle n’y était plus, le mage de Lumière avait dû passer l’ausculter, cependant, nul temps de se reposer et de récupérer du poison neutralisant tenace. Légèrement penché pour diminuer sa douleur, son sac sur le dos, il commença à inspecter des étals disposés et où les camelots vendaient toutes sortes d’objets contrefaits en plus des armes, des stupéfiants, des médicaments. Finalement il trouva un flingue étrange à trente mètres de l’accès vers la surface, dans un recoin. Le vendeur lui lançait un étrange regard qui le dissuadait de tenter tout vol. De toute façon, ce n’était pas dans son habitude, il sortit une pièce en platine d’une valeur de 500 gildors et assuma sans forme de procès : « Je le prends. » 
—Il en vaut moins...   
—...
—Premier achat d’arme ?     
—J’espère que ce sera le dernier.   
—Quelques « informations » de rigueur. Il s’agit d’un Sentilet foudroyant 16mm, 6 coups manuel, à la fois pistolet et bouclier magique, spécialisé dans la destruction d’organes artificiels comme organiques. Bien sûr, chuchota-t-il avec principe, je ne cautionne pas le meurtre, alors sers-toi en le moins possible.
—Je n’ai pas l’intention de m’en servir.  
—Ils disent tous ça, eh. Elle est belle, ta pièce de platine, hmm. Je vais te rajouter quelques balles avec... disons... vingt-quatre... Regarde... tu charges comme suit... 
Il fit une démonstration de l’utilisation de la chambre du Sentilet presque avec douceur, comme s’il changeait la couche d’un nourrisson, en tout cas avec un doigté incomparable.     
—Tiens, avec de quoi le ranger. Il est chargé, fais attention à ne pas te tirer dans le pied avec.
Aussitôt, le justicier se volatilisa, mais pas vers la surface d’un terrain vague mais le plus en profondeur possible, à la recherche d’une autre sortie. Il se persuadait qu’il y en avait une seconde...

Avait-il raison ? C’est ce qu’aurait-dit l’informaticien qui venait de mettre en ligne Majika-Spirès s’il n’avait pas l’arme de service de Rosthauf contre la tempe, s’il avait pu aussi dire : « Vous faites une grave erreur, tous les bogues et failles n’ont pas été comblées ! » Rosthauf n’écoutait pas le moindre mot que tentait de sortir le développeur, il avait appris ça lorsqu’il était général de corps d’armée dans l’armée de l’Espadon : « silence et détermination, ordre et honneur. » Ce fut sous sa croupe menaçante que les vannes informatiques de Majika venaient d’être ouvertes, et l’ordre était clair comme de l’eau de roche, il n’avait qu’un but : 
—Je veux que vous me ratissiez toutes les catacombes.    
—Les failles ! Si quelqu’un pirate Gam... 
—Je me fous des failles...     
—Vous ne devriez pas vous en f... 
—Cesse de parler où je vais faire de toi un légume, as-tu compris ?!   
Terrassé par la peur et l’arme de Rosthauf qu’il tremblait contre sa tête, en plus de la forte présence policière, il se tut et exécuta les ordres, un point c’est tout...

Cette nuit semblait incertaine pour beaucoup de personnes. Matt fixa le départ du vil client d’un air enchanté : cela voulait dire qu’il était 45h et que son service se terminait. Comme ce n’était pas le cas du robot, il le salua, salua ses collègues et quitta Régalquim, éclairé par les néons d’un jaune profond de la devanture. Il marcha presque une demi-heure, sonnant finalement à la porte d’Al : tout était prêt mais pourtant ils avaient tous les deux l’impression d’être observés. Une impression qu’ils ressentaient souvent – et qui n’était pas qu’une impression – mais surtout quand ils pensaient faire quelque chose de mal ? Qu’y avait-il de mal à partir, à voyager ? Ce monde réussissait à rendre les gens suspicieux quant à leur propre liberté. Ils soufflèrent un grand coup pour oublier l’idée débile, s’offrant le luxe d’un dernier verre de jus de pomme avant départ – la fond de la boîte. Et voilà, le frigo était vidé, il n’y avait plus qu’à s’en aller, dernier coup de clef et basta ! Ils passèrent devant le micro-parc pour enfants humidifié par l’arrosage automatique du soir et où il n’y avait pas mouche-qui-vole, les lampadaires blanchâtres se reflétaient dans l’eau qui courait dans le caniveau à contre-sens par rapport aux deux amis éperdus. Montant sur le trottoir, ils eurent rapidement disparu du quartier. « Adieu, Clos des Étoiles ! » émit Al sans se réjouir. Ils traversèrent les parkings puis le périphérique grouillant de voitures roulant au ralenti. De la passerelle en hauteur ils regardaient cela comme une fourmilière, à la différence que les fourmilières, ça faisait moins de boucan car ça ne klaxonnait pas !! Heureusement qu’elles tournaient aux Magies de Foudre, ou d’un mélange de Vent et d’Air qu’on appelait « hydrogène enrichi », ces voitures luisantes ! Très vite ils regagnèrent le centre-ville qui, sans être désertique, s’était amplement vidé. Les derniers restaurants fermaient les uns après les autres, laissant l’animation aux robots de nettoyage et aux rares bus qui sillonnaient les environs. Ils entrèrent dans l’un d’eux, entourés d’endormis qui n’attendaient que la sortie officielle de Majika, d’ailleurs très peu loquaces. Ce regard, cette vision les poussa enfin à partir, à se rendre compte du poison absurde qu’était Spirès à leurs yeux : des spireliens-robots plongés dans un monde virtuel et des robots-spireliens plongés dans un monde réel. Le conducteur, un robot quelque peu usé par dix ans de services, parla à travers l’interphone pour réveillés les plus engourdis : « Allée de la République Nord ! Arrêt dans trente secondes. »    
—Descendons-ici, Al, je n’en peux plus de tous ces écrans sur les vitres et des gens qui raclent de la gorge... ah, regarde : ils ne pensent même plus à se moucher correctement.
—Oui, marcher me fera un grand bien. admit Aldric.
Ils tapotèrent sur la partie tactile d’une barre du bus, aussitôt pris en compte. Le bus s’arrêta, ils remercièrent le robot et descendirent à l’entrée nord-est de la grande allée. Le bus tourna à gauche et partit s’enfoncer vers le sud, en légère pente, devenant de plus en plus petit et de moins en moins lumineux. La nuit au-dessus de leur tête n’était pas noire mais légèrement bleutée et plus claire car d’avis des spireliens, l’heure bleue était la plus belle des nuits, elle donnait aussi les meilleures photographies. Le long de l’allée encore mouillée avec le récent nettoyage les lueurs des tours d’agences et des centres commerciaux, certains ouverts h50, traversaient le regard des deux jeunes hommes, 46h arrivait peu à peu et l’heure était aux racoleurs et poivrots de tous sexes et tous genres, et là aussi les robots étaient plus présents pour faire la police que les spireliens. À cette heure, les clochards, victimes faciles, partaient où ils le pouvaient et évitaient de rester trop visibles. Cela était dommage : les passants sortant des restaurants se faisaient plus généreux. Matt et Aldric approchèrent du centre commercial dans lequel ils allaient chaque semaine, ouvert et diffusant beaucoup de lumière depuis l’autre trottoir, la rive ouest de l’allée.   
—Ne veux-tu pas passer chez toi d’abord ? proposa Al à Matt.   
—Non, j’ai pris tout ce qu’il me fallait pour des vacances. Des choses à acheter au magasin ?     
—Je réfléchis... Peut-être. Ah ! j’ai oublié une cartouche de gaz pour le réchaud... autant passer. Se rappela Al.  
Les deux intrépides traversèrent donc le passage piéton, passage qui se munit de herses larges comme des bornes tout au long de leur traversée, les protégeant de tout accident. Après leur passage, elles retournèrent sous le bitume. Non loin d’eux, sur sa « case », encore là, la clocharde se risquait à rester contre vent de drogués et marée de maquereaux, tendant avec peine un vieux chapeau, lassée, lassés de tant d’inconsidération. La nuit tous ceux qui donnaient étaient gris... impossible de faire confiance en qui que ce soit ? Pas au dernier à qui elle avait tendu le chapeau et qui l’avait lorgné d’un air hautain, ajoutant dans sa lancée : « Tout dépend de ce que tu m’offres en échange. » Comme elle n’avait pas répondu et abaissé son chapeau, il venait de partir, coupant par la ruelle qui contournait le centre commercial. Mais heureusement pour elle, deux types malfroqués et chargés comme des mules marchaient d’un air détaché vers elle, oh, ils n’avaient pas l’air de narcotrafiquants ceux-là. Avec espoir, elle tendit son chapeau pour la 6000e fois de sa journée, un air foncièrement attristant sur son visage, tant usé qu’il ne pouvait plus être du surjeu :
—Excusez-moi, n’auriez-vous pas 2 gildors s’il vous plaît ? 
Même Matt fut surpris de voir une pauvre spirelienne dans la rue si tard. Ils ne surent pas quoi répondre : leur argent, ils en avaient besoin, déjà qu’avec 55 gildors ils ne tiendraient pas très longtemps... Finalement, Al chercha dans sa poche et retrouva l’une des pièces de 2 gildors qu’il y avait dans sa défunte tirelire, Matt ne dit rien et laissa faire, plutôt détaché que circonspect :   
—Oh merci, merci infiniment monsieur. Sancta vous bénisse !    
—Ce n’est rien. Ajouta Matt. Vous ne devriez pas rester sur la République si tard : ça grouille.   
—Je n’ai pas le choix, je n’ai jamais eu si peu pour manger dans une journée, à peine vos 2 gildors... 
—Alors... Al ? Si tu allais chercher la cartouche de gaz ? J’ai qu’à rester là en t’attendant. On est plus vulnérable seul qu’à deux, non ?  
—Si tu veux, j’en ai pour dix minutes.

Al disparut dans le centre commercial où une voix digitalisée lui demanda si elle pouvait l’aider à trouver ce qu’il souhaitait. « Non, ça ira, je sais où c’est. Merci. » s’éloigna-t-il.  
Sous la gouttière, Matt resta apposé contre le mur à attendre, mais c’était si surnaturel d’attendre ici sans bouger, sans parler, alors qu’il avait quelqu’un à ses côtés... enfin, surnaturel, sauf à Spirès où c’était la norme... :
—Comment t’appelles-tu ?    
—Iris. Et toi ?   
—Matt. Comment t’es-tu retrouvée ici ?  
—Oh, c’est une longue histoire...   
—J’aime bien les longues histoires, eh. Du coup ?    
—C’est un interrogatoire ?   
—Hmm... pardon. J’essayai juste de comprendre.
Elle hésita plusieurs secondes pendant que Matt, qui ne la regardait pas, s’était reconcentré sur le beau style graphique « -OxO- » sur la boutique d’optique du trottoir d’en-face. Elle aussi avait vraiment besoin de pouvoir parler à quelqu’un d’autre qu’un zombie alors elle envoya une phrase dans le vent, heureusement réceptionnée.    
—... Je viens des catacombes...
Matt arrêta de songer et revint sur la conversation sans changer de position :
—Ah bon ? Je vois pourquoi tu es ici alors...  
—Est-ce mal de vouloir évoluer ? se méfia-t-elle. De rêver ?     
—Non, au contraire. J’en sais un rayon, j’ai toujours vécu à Spirès. Pourtant, nous, c’est la dernière fois que tu nous voies, on a décidé de « rêver ».
Rêver, dans le Spirès de 2700, ça ne voulait pas simplement dire « rêver »...
—Pourquoi ? comprit-elle autrement la question. C’est peut-être un peu extrême ! Je vous laisse une place sur le trottoir si vous voulez mais n’allez pas vous suicider !
—Qui... Qui parle de suicide ?? s’étonna-t-il. Non, pas du tout. On prend nos baluchons, et on se barre ! C’est gentil pour la place sur la case mais tu me vois décliner ton offre, non pas que c’est gentil d’avoir proposé.     
« Bon, il fait quoi celui-là ? » se demanda Matt au bout de trois minutes, probablement gêné par la situation à cause du regard méprisant des trois-quatre péquenauds urbains qui passaient devant lui.   
—Pfff... cul-terreux, va ! maugréa-t-il.    
Il les oublia, revenant sur Iris, qui lui expliquait rapidement comment elle était effectivement arrivée sur cette case. Quand elle attaqua son désir de devenir programmeuse – un métier encore trop élitiste et masculinisant – et qu’elle parla de sa découverte des jeux-vidéos avec Vortex nébuleux, Raalm’aria et Bélézia RPG VIII sur Astralord II, des vieilleries obsolètes, Al reparut avec deux cartouches de gaz en stipulant : « Il y avait une promotion, 2 gildors les deux au lieu d’une ! On y va ? » 
—Iris, nous allons devoir y aller, je m’excuse... avoua Al.   
Matt se réveilla (il était distrait et dans le fil de la conversation).
—On part rêver. Je te souhaite une bonne soirée...   
Sa voix n’était pas claire, on sentait que ça l’ennuyait de l’abandonner là sur ce trottoir, cette case minuscule d’existence, après lui avoir parlé de liberté. Ils firent dix mètres, pas un de plus et Matt qui était en train de parler d’Iris s’interrompit et questionna Al :    
—Nous pourrions lui demander de partir avec nous, non ? 
—Avec 53 gildors ? Là, tu rêves encore... Hé, où vas-tu ?  
Al fit demi-tour et faillit percuter une dame âgée qui sortait du centre commercial, il s’excusa platement et revint vers son compère, oyant la voix d’Iris, à la fois stupéfaite et remplie d’un espoir rejaillissant : « Tu voudrais que je rêve avec vous ??? »  
Elle ne sut pas quoi répondre, la demande était si... impromptue... Al non plus ne sut pas quoi dire, restant planté comme une herse de passage piéton mal refermée. Les secondes s’égrenèrent, il fallait faire un choix, mais au moins, il y aurait plus de choses intéressantes à se raconter, songea Matt, s’ils étaient trois !  
—Je ne sais pas si je devrais...
—Tu rigoles ! s’esclaffa Matt, rester dans cet enfer noir ou atteindre le paradis blanc ? Mon choix est vite-fait. Par contre nous partons à pied.  
—À pied ? Mais où donc ?   
—Nous partons à Montalisseau, de là où je viens. Prôna gentiment Al. C’est très loin, je ne sais pas si tu aurais la force d’y aller. Il n’y a pas vraiment de voitures là-bas, c’est la campagne. 
—Je n’ai plus le moindre espoir de « développer » autre chose qu’une infection ici, alors pourquoi pas, oui ! Au moins je développerai mes muscles....    
—Bien dit ! Je vais t’aider avec tes affaires. Proposa Matt.  
Finalement, Al se sentit heureux d’aider quelqu’un dans le besoin. Et même si tout ça pour chacun d’entre eux semblait encore plus irréel que le virtuel même, ça leur ferait assurément beaucoup de bien, qu’ils y arrivent... ou non. Voilà qu’ainsi la case numéro 52 se vida de tout habitant et redevint rien de plus qu’un simple trottoir. Les trois spireliens descendirent longuement la rue tout en ignorant que, trente mètres sous eux, un être traqué et armé faisait exactement le même chemin qu’eux : un départ.

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(1) Référence : Hémery Quentin, aka "MrShampi", Raalm’aria, 2019. URL : https://www.facebook.com/mrshampi/